Un atelier de coopérations scientifiques-politiques

La CSTI contemporaine : transitions et lien aux territoires
Photo prise durant l'atelier - Crédit : Steeve Cretiaux
Photo prise durant l'atelier - Crédit : Steeve Cretiaux

Le 12 septembre 2023 à Dijon, des chercheurs et des politiques ont joué ensemble pour optimiser les processus de décision impliquant des dimensions scientifiques. Une première en France qui a surpris les auteurs par la complicité créée entre politiques et scientifiques tout en les interrogeant sur le poids des arguments scientifiques lors de décisions politiques.

 

En France, depuis la nouvelle loi de programmation de la recherche 2021-2030, les acteurs de la CST sont chargés d’une mission qui ne faisait jusqu’ici pas partie de leurs pratiques historiques : renforcer l’appui scientifique à la décision politique. Cette pratique existait déjà ailleurs et notamment au Québec où, depuis 2018, le Fonds de Recherche du Québec (FRQ) mène des ateliers en conseil scientifique. Son but est de créer des situations de rencontres amenant à de meilleures compréhensions mutuelles entre élus, personnels d’appui aux politiques et scientifiques.

Intéressées par la démarche et désireuses de l’expérimenter dans le cadre de ses nouvelles missions, l’Université et la Région Bourgogne-Franche-Comté se sont associées avec le FRQ pour mener un premier atelier (renommé Atelier de coopérations scientifiques-politiques) en France.

 

Huis clos en pays imaginaire

15 « politiques » et 23 « scientifiques » se sont retrouvés, mardi 12 septembre 2023, à l’hôtel de Région de Dijon, pour jouer ensemble. Une étude de cas leur était proposée : Flodécar, région imaginaire, devait revoir sa politique de gestion des déchets. Trois projets d’implantation d’usine, basés sur des technologies différentes (biométhanisation, gazéification ou compostage) étaient proposés.

Le jeu se déroulait en trois parties, appelées « actes », eux-mêmes composés de tours qui constituaient autant de scènes au cours desquelles les participants-joueurs ont été amenés à argumenter, débattre et statuer sur un projet à adopter.

Concrètement, les personnes présentes étaient réparties sur six tables, par six ou sept, mêlant scientifiques et politiques. À chaque table, un animateur ou une animatrice accompagnait les participants pour construire un rôle qui serait ensuite joué par l’un d’eux lors d’une scène. Par exemple, le premier tour mettait en jeu un chimiste, un chercheur ou une chercheuse en aménagement du territoire et le/la conseiller/ère scientifique de la présidente de la Région du Flodécar. Comment définir le positionnement d’un chimiste ? quelle solution préconiser ? les données à disposition dans le temps imparti sont-elles suffisantes ? peut-on se permettre de contrer certains arguments, en fonction de quel protagoniste les émet et de celui qu’on représente ? Autant de questions que les participants se sont posées pour incarner leur personnage. Au total, une douzaine de personnages – acteurs de la décision à différents niveaux – était en jeu (vice-président à l’économie, directeur de cabinet, promoteur de l’usine, maire du village d’implantation, chercheurs, conseiller scientifique, etc.) ; la journée a consisté à préparer une dizaine de scènes et à les jouer lors de trois actes (un le matin, deux l’après- midi), chacun entrecoupé de débriefing permettant à tous de débattre sur les positions prises lors de la simulation jouée.

 

Version Française

Si la trame du jeu avait été éprouvée par le Fonds de Recherche du Québec et, plus généralement l’INGSA1, nous avons mené un travail d’un à deux mois d’adaptation de l’étude de cas et de la dynamique du jeu. De surcroît, la formule québécoise semblait accorder une grande confiance à l’impact de l’expertise scientifique sur la décision politique. Il nous a semblé utile, pour cette première en France, de présenter les enjeux de l’atelier comme un questionnement plus large sur la place des recherches et des données scientifiques au sein de processus de décision complexes.

Julie Dirwimmer2, du FRQ, nous a aidé à concevoir cette adaptation. Les données fictives relatives à la gestion des déchets et aux solutions proposées ont été soumises à différents experts afin de jauger leur réalisme et de tester leur « jouabilité ».

Enfin, l’implication de personnels politiques a nécessité un travail important, se conformant aux codes et procédures à l’œuvre dans la classe politique. Nous avons pour cela bénéficié du précieux concours des personnels de la Région impliqués dès l’amont dans la co-construction de notre atelier.

 

Impressions : « où sont les sciences ? »

Les premières impressions sur cette journée sont concordantes : « Une ambiance extra et un réseautage incroyable ! ». Alors qu’il s’agissait de notre principale crainte : la capacité de la plupart des participants à jouer le jeu de la simulation et à incarner des personnages a été stupéfiante. On peut tout d’abord supposer que les personnes présentes étaient intéressées par ces mises en situation et n’avaient pas la crainte de jouer en public. Julie Dirwimmer, présente lors de l’atelier, a également eu pour rôle d’enjoindre tout le monde à s’engager pour créer une complicité entre les joueurs. Cette complicité a fonctionné, ceci n’est pas négligeable et pourrait à l’avenir faciliter les relations interpersonnelles scientifiques-politiques dans notre Région.

Cependant, les premières scènes jouées ont révélé un penchant à l’exagération des caractéristiques des protagonistes impliqués dans des rapports politiques. Cette tendance à la caricature a interrogé sur l’utilité a posteriori de l’exercice : est-ce que les joueurs mobiliseront des connaissances issues de ces expériences fictives pour mieux comprendre des situations réelles ? Cela dit, l’ensemble des participants a su, au fil de la journée, mettre à distance le côté théâtral pour tenter de simuler plus finement des situations, sous forme de négociations visant à produire des consensus. C’est – après coup – à chacun de juger à quel point il est éclairé sur des processus auxquels il sera confronté dans sa vie de scientifique ayant affaire avec la société ou de politique consultant des chercheurs.

À la suite des trois actes simulés, une impression fait l’unanimité : la recherche a été oubliée, les données scientifiques ont été négligées. Par exemple, des arguments préparés en petits groupes portaient sur le rendement des solutions technologiques proposées. Ils ont à peine pu être évoqués durant les scènes jouées et tout argument de ce type a été négligé.

Deux interprétations sont possibles : 1/ Comme évoqué, on peut tout d’abord penser que le jeu théâtral se nourrit plus facilement de situations dites « politiques ». Il est plus facile et grisant d’improviser une joute sur les conséquences désastreuses du passage des camions d’une usine fomentée par le camp adverse que de discuter sur la pertinence d’une bibliographie appuyant telle ou telle technologie. 2/ Le sentiment d’avoir vu la science s’effacer au cours du jeu peut également venir d’une trop grande attente concernant le poids de l’argumentation scientifique pour emporter des décisions (de la part des scientifiques et également des politiques). Si la science a été diluée dans le jeu, c’est peut-être parce qu’elle n’est pas décisive dans nombre de situations réelles. En tant qu’ancien Président de l’OPECST, Cédric Villani déclare « à la fin du processus d’évaluation scientifique, pour porter la décision : c’est le cœur qui parle ». On le sait : souvent les données manquent et de multiples facteurs extra-scientifiques sont en jeu, mais, ce qui a questionné les participants scientifiques et politiques de cet atelier, c’est que la science ne suffit pas à la conviction nécessaire pour défendre et assumer une décision politique.

 

Adaptations

Notre programme « Coopérations » (label SAPS de notre site) donne la possibilité de conduire un atelier de ce type par an. À la suite de cette première expérience, il apparaît clair que les participants ont apprécié l’exercice et que nous devons, effectivement, ne pas nous arrêter là. Une première adaptation s’effectuera sur le scénario de l’étude de cas. Nous en avons fait état plus haut : les échanges ont davantage porté sur les dimensions politiques que sur les considérations scientifiques mobilisables dans un processus de décision publique. La faute nous semble, en sus des deux raisons avancées ci-dessus, en partie à la scénarisation de l’étude de cas (contenu et déroulement des actes), qui donnait à voir d’abord le processus de décision politique, sans permettre d’explorer celui de la construction de la pensée scientifique ou de l’expertise.

Pour remédier à ce manque, il nous semble essentiel de consacrer certaines scènes à l’exposition à la fois de la démarche scientifique et de la construction d’une expertise.

 

En territoire

Si cette première édition s’est déroulée sur un espace urbain en mettant en scène un niveau de découpage territorial régional, la décision politique est également prise et appliquée au niveau local, dans les communautés de communes et les communes. À plus petite échelle territoriale, les instances locales doivent aussi pouvoir bénéficier des réflexions menées dans le cadre de ces ateliers, pour permettre un rapprochement effectif des missions des scientifiques avec les besoins et expressions des habitants. C’est pourquoi nous portons l’ambition de mener un atelier de coopérations scientifiques-politiques hors des métropoles régionales.

 

Pour ce faire, nous avons pleinement conscience du besoin d’un accompagnement sur le terrain, avec les acteurs locaux, pour mobiliser les représentants élus et administratifs et ainsi donner corps à ces rencontres.

 

Nous l’avons évoqué en début d’article : les acteurs de la CST n’avaient pas pour coutume d’agir à l’endroit de la décision politique. En septembre, ces ateliers ont débuté dans un hôtel de Région, lieu emblématique du vote, mais le processus vise à imprégner un continuum citoyens-décideurs sur tous territoires. Et, finalement, avec l’ambition de passer plus de temps à comprendre les mécanismes de la recherche, le terrain de préparation d’une journée d’atelier et les suites générées, constituent un programme de médiation scientifique. Sur un territoire, les médiateurs s’embarquent dans une histoire mêlant chercheurs et habitants, et tissant des liens pour penser notre façon de vivre et décider ensemble.

 

Retour en images sur cet atelier

1 International Network for Governmental Science Advice.

2 Conseillère principale du scientifique en chef, qui a déjà mené plusieurs ateliers de conseil scientifique et qui est par ailleurs médiatrice scientifique.

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