« Nous avons de nouveaux enjeux collectifs à travailler »

Du partage des sciences à l'engagement citoyen - 40 ans de politiques de CSTI
© Christian Nitard, Muséum de Toulouse

Directeur du Muséum de Toulouse et témoin privilégié, Francis Duranthon analyse l’évolution du rôle des muséums depuis une quarantaine d’années, tout en évoquant leurs enjeux pour demain.

Comment analysez-vous la première vague de rénovation des muséums qui s’ouvre au début des années 1980 dans les régions ?

Cette première grosse vague de rénovations commence avec les musées de Grenoble, Orléans, Dijon, qui se renouvellent dans ces années-là. Et, pour finir en 1994, la Grande Galerie de l’Evolution au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris. Pour beaucoup, cela fut une sorte de révolution culturelle.

Finalement, je crois que l’arrivée du champ de la culture scientifique, avec notamment le développement des Centres de Culture Scientifique Technique et Industrielle (CCSTI), a constitué une sorte d’électrochoc qui a poussé certains conservateurs à l’époque à renouveler les muséums et à travailler autrement.

Des muséums, qui d’une certaine manière étaient un peu installés, se retrouvent face à des personnes qui connaissent la médiation scientifique, arrivent avec de nouvelles idées et abordent des sujets dont les muséums peuvent parler mais sans collections associées. Nous nous sommes alors rendu compte que les muséums avaient des choses à dire sur des enjeux sociétaux. Nous étions encore aux prémices des enjeux sur l’écologie ou le climat qui occupent aujourd’hui le devant de la scène. Il ne faut pas oublier qu’en 1974, le premier candidat écologiste se présente à l’élection présidentielle.

Et donc les métiers ont aussi évolué ?

C’est une époque où nos métiers changent et se structurent. Le statut des conservateurs de muséum sort en 1992, des métiers qui n’existent pas jusqu’alors dans le monde des musées apparaissent comme des profils de postes liés aux expositions, avec des formations spécifiques. Avant, nous n’étions que des sortes de pâles copies de ce qui se pratique dans le monde des musées d’art où un commissaire, souvent le directeur conservateur, décide et organise. De nouvelles méthodes de travail apparaissent et cela entraîne un renouveau,
en particulier dans le monde
des muséums.

À quel moment feriez-vous débuter la deuxième vague de rénovation ?

Aux alentours des années 2000, avec le Muséum de la Rochelle, qui se restructure, ensuite Toulouse et puis, bien sûr, le musée des Confluences à Lyon. Nous observons encore plus fortement une montée des enjeux écologiques et les muséums commencent aussi à s’interroger sur leur propre positionnement. Le Muséum d’histoire naturelle de Lyon devient le Musée des Confluences. Il s’oriente vers les questions sciences et société et n’est plus véritablement un muséum. A ce moment également, comme par exemple du côté de Dijon, les jardins sont davantage intégrés aux projets. Et puis nous observons le développement de ce qui devient la muséographie alors qu’avant nous parlions d’expositions. 

Le début des années 2000 correspond également au vote de la loi « musées » 2.

En effet, toute une structuration s’est faite à cette époque-là avec notamment– les « muséofiches » qui apparaissent sur le site du Ministère de la Culture. Celles-ci concernent la conservation préventive, l’obligation de faire des Projets scientifiques et culturels. Une nouvelle impulsion est donnée à ce moment-là.

Et, depuis quelques années, nous assistons à l’émergence de muséums rénovés toujours plus tournés vers les enjeux sociétaux.

Oui, cela a démarrée avec notamment la rénovation des muséums de Bordeaux et d’Orléans, qui ont réouverts ces dernières années. Ce sont un peu les chefs de file de cette nouvelle vague de rénovations. Nous avons deux musées qui sont les héritiers des mouvements que nous venons d’évoquer et qui maintenant travaillent en intégrant les enjeux écologiques et environnementaux. Nous voyons clairement que les muséums se sont repositionnés non plus sur les questions d’histoire naturelle au sens strict et disciplinaire, mais dans une vision beaucoup plus dynamique et en interaction avec les enjeux liés à l’environnement.

La place des publics au sein de ces institutions évolue également.

Lorsque les CCSTI émergent dans les années 1980, au moment où je démarre ma carrière, « muséifier » la science devient une sorte de gros mot. Les enjeux liés aux publics deviennent alors beaucoup plus larges. Cela se traduira en 2002 avec l’obligation de créer un Service des publics dans les musées qui conduit les muséums à se questionner sur leurs pratiques, leurs usages et leur relation aux publics.

Cette émulation avec nos collègues des centres de sciences amène les muséums à ne plus être uniquement centrés sur leurs collections mais, depuis une trentaine d’années, davantage tournés vers les publics et leurs attentes. En d’autres termes : on prend la mesure du rôle éducatif et social que peuvent jouer les musées dans un contexte où les enjeux scientifiques sont extrêmement importants. Et dans une période où la défiance vis-à-vis de la science progresse.

Nous changeons de polarité. Même si nous gérons les collections de manière professionnelle, ce n’est plus véritablement le seul pôle sur lequel le musée doit s’appuyer pour exister. Il va s’appuyer aussi sur ses publics et l’impact qu’il peut avoir auprès d’eux à travers la valorisation de ses collections.

Est-ce que pour vous la communauté des muséums est plus difficile à identifier par rapport à d’autres acteurs qui travaillent également sur cette interface sciences société ?

Nous avons effectivement de nouveaux enjeux collectifs à travailler. Une tendance est de dire « il faut amener le chercheur au contact du public ». Il est en effet important qu’il puisse rendre des comptes et être questionné par le public. En revanche, mettre aujourd’hui les moyens concernant les relations sciences société uniquement sur les acteurs
de la recherche, et en ne reconnaissant pas la spécificité des structures de culture scientifique et technique que sont les muséums ou les centres de sciences, serait une erreur.

La science, ce n’est pas seulement une accumulation de connaissances éprouvées, validées par des pairs. Il ne faut pas que nous nous trompions, les enjeux de médiation sont autres. Aujourd’hui, nous sommes sur une frange sur laquelle il va falloir que, collectivement, les acteurs de culture scientifique se positionnent clairement. Non pas en opposition à l’université, car nous avons besoin de travailler avec le monde universitaire, mais à l’interface.

Nous sommes des acteurs importants, entre monde profane et monde savant. Nous avons des contacts, des réseaux et un maillage territorial très large. Nous avons également une forte capacité de réaction et une diversité d’approches thématiques extrêmement riche.

Les collections sont-elles des preuves tangibles de l’érosion de la biodiversité ?

La valeur patrimoniale de nos collections est reconnue. Mais nous devons faire en sorte que ces collections soient bien considérées comme des bases de données et puissent servir à alimenter la recherche. Je vais prendre un exemple qui concerne des espèces invasives : en quelle année le moustique tigre est-il arrivé à Toulouse ? La collection est le document et la preuve irréfutable pour répondre.

Aujourd’hui, même si nous sommes encore loin d’un récolement à 100 % dans tous les muséums, les collections y sont de mieux en mieux connues. Et, surtout, dans un contexte de montée des incertitudes, liées au réchauffement climatique ou à l’érosion de biodiversité, nous avons d’énormes enjeux liés à la sémiologie et l’usage de nos collections. Là, les muséums ont un rôle majeur à jouer.

Tout en revendiquant le fait de ne pas être uniquement des lieux de collections ?

Nous muséums - hormis le Muséum national d’Histoire naturelle qui a des capacités de recherches que nous n’avons pas dans les musées en région - nous rajoutons en effet notre expertise « publics » à celle des collections. Cette expertise, qui nous est propre, concerne la médiation, l’attractivité de nos collections et notre connaissance de publics auxquels d’autres acteurs daignent peu s’adresser. Nous avons une expertise en médiation auprès des grands publics de manière générale et des publics spécifiques, comme les élèves de primaire qui représentent une partie importante de nos visiteurs scolaires. Nous devons être bien campés sur nos deux domaines d’expertise : les collections, une base de données gigantesque pour la recherche, et les moyens d’agir avec les publics.

Je reviens aux collections. Comment faire vivre une collection aujourd’hui ?

Un des adages dans les musées, c’est « collecto ergo sum » (« je collecte donc je suis »). Quand j’ai commencé ma carrière, ma directrice de l’époque, Claudine Sudre, m’a dit « Monsieur Duranthon, un musée qui ne s’enrichit pas est un musée qui meurt ». Aujourd’hui, une politique d’acquisition raisonnée nous permet de définir des axes selon le territoire dans lequel nous sommes implantés. Ainsi, nous pouvons tout à fait imaginer que certains musées aient des vocations de collecte très locales et d’autres nationales ou internationales.

Bien sûr, nous ne collectons pas aujourd’hui comme il y a quarante ans. La collecte est encadrée par des règles, je parle notamment des CITES 2. Mais notre position nous permet de nous associer à des actions de recherche et de collecte, parce que le rôle d’une université ou du CNRS n’est pas forcément de tout conserver. Notre mission essentielle est de constituer le patrimoine de demain. Cela ne veut pas dire récupérer uniquement ce qui était autrefois mais aussi collecter le contemporain pour faire témoignage.

1 Manca Isabelle, La petite révolution des muséums, Le Journal des Arts n°523, mai 2019.

2 La Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction, dite CITES, ou Convention de Washington, a pour objectif de garantir que le commerce international des espèces inscrites dans ses annexes, ainsi que des parties et produits qui en sont issus, ne nuit pas à la conservation de la biodiversité et repose sur une utilisation durable des espèces sauvages.