Assurer une société de la connaissance choisie et non subie

Science en partage 2.0
traces

Directeur de l’Espace Pierre Gilles de Gennes (ESPGG), Matteo Merzagora interroge les nouvelles formes de mise en culture de la science à travers différents exemples.

La redéfinition des relations entre production et partage des savoirs est, aujourd’hui, un enjeu fondamental de la muséographie scientifique et de la culture scientifique et technique en général.

Une des caractéristiques du modèle diffusif ou « déficitaire » (terme péjoratif à tort : le deficit model repose souvent sur un contrat clair et accepté avec joie par toutes les parties prenantes…) est de souligner la différence entre ces deux temps : la production et le partage du savoir.

On invite les scientifiques pour ce qu’ils savent, et on invite le public pour ce qu’il ignore. Pourtant, les scientifiques sont essentiellement intéressés par ce qu’ils ignorent, et le public est toujours en demande de partager ce qu’il sait ou ce qu’il pense. La contradiction est évidente.

D’autre part, nous connaissons bien les limites d’une proposition de culture scientifique déconnectée du monde de la recherche, où les chercheurs (académiques ou citoyens) sont privés de toute possibilité d’écoute et invités en tant qu’experts plutôt qu’en tant que chercheurs.

Aujourd’hui, ce qu’il y a de plus intéressant dans les nouvelles formes de mise en culture de la science se joue dans cette « zone grise », où production et partage des savoirs, recherche et médiation scientifique, se confondent. Une zone où il n’est plus possible de distinguer qui est là pour ce qu’il sait et qui est là pour ce qu’il ignore.

Les mouvances des sciences participatives, des living labs et des espaces makers permettent de penser des dispositifs capables de rendre concret ce principe.

Quelques efforts restent néanmoins à faire, notamment pour s’assurer que ces pratiques rentrent dans les domaines de la culture (dans le sens de mise en débat d’une interprétation du monde), qu’elles ne restent pas confinées au monde de l’innovation ou des mouvements militants et qu’elles arrivent à être populaires et inclusives.

Le projet que TRACES (Théories et Réflexions sur l’Apprendre, la Communication et l’Éducation Scientifiques) est en train de dessiner pour l’Espace des Sciences Pierre-Gilles de Gennes (ESPCI Paris – PSL) repose sur ces principes. Nous sommes loin d’avoir atteint ces objectifs, mais nous essayons des mises en pratique partielles qui nous permettent de mieux penser ce projet. Nous pouvons citer plusieurs exemples d’actions mises en œuvre récemment :

  • dans l’exposition « La science, une histoire d’humour », afin de montrer comment chercheurs, dessinateurs, comédiens, écrivains se servent de l’humour pour nous donner une image de la science, nous avons ouvert un espace vide, dans lequel chaque visiteur (chercheur ou pas) a amené ses coupures de presse humoristiques, BD, anecdotes, blagues accrochées sur son frigo ou sur les portes des labos, extraites des power-points ou encore téléchargées sur des blogs.
  • dans l’exposition « Anosmie », les photographies et portraits de personnes privées d’odorat se sont enrichis de témoignages personnels des visiteurs.
  • dans la « Grande expérience » du projet français pour la Nuit européenne des chercheurs, des scientifiques réalisent une expérience en profitant de la contribution simultanée de 10 000 citoyens dans 11 villes françaises : une opération au même temps de recherche et de médiation participative.
  • à travers le dispositif « Questions des sciences, enjeux citoyens » de la région Île-de-France, nous avons expérimenté un principe d’étalement de l’allocation de ressources financières et humaines dans le temps (en amont et en aval d’une exposition, plutôt que pendant la conception) et dans l’espace (en dédiant des ressources à l’implication des acteurs qui gravitent par proximité géographique ou d’intérêts autour de l’exposition).

Dans tous ces cas, nous visons la conception d’expositions ou évènements qui essaient d’être le plus possible des lieux de production de connaissance, plutôt que des lieux de monstration d’une connaissance produite ailleurs.

Nous avons l’impression qu’il s’agit d’une tendance généralisée dans plusieurs centres de sciences, partout dans le monde. Une tendance à observer donc de plus près, pour s’assurer que l’effet de mode ne détourne pas les objectifs : donner un espace de liberté et d’action pour tous les protagonistes concernés, afin d’assurer une société de la connaissance choisie et non subie.

Matteo Merzagora, TRACES et ESPGG (ESPCI PARIS – PSL)