Vous avez dit territoire ?

Territoires en action
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Autour de la rue d’Ulm découverte d’un quartier scientifique et de son histoire (c) G. Gablot

L’auteur présente un exemple de « Parcours culturels à travers la recherche scientifique sur la Montagne Sainte-Geneviève »

 

À l’écart des transports, le « plateau » de la Montagne forme une sorte de tache aveugle au centre de Paris qui est propice à l’évitement. La découverte de ce territoire et la portée symbolique et culturelle du site (histoire de la recherche scientifique, implications de ses acteurs dans la politique de la science naissante, carrières intellectuelles et morales des différents acteurs) méritaient d’être mieux connus.

L’expérience nord-américaine des « centres d’interprétation » qui donnent à voir et à comprendre lieux de mémoire et parcours urbains, a servi de première référence muséologique à une recherche-action sur l’examen des conditions de visite de ces sites en activité. Ainsi, lors des premières Fêtes de la science, les curieux ont pu découvrir des lieux historiques, des activités professionnelles nouvelles, des relations inter-établissements, des réseaux d’anciens élèves.

Parallèlement à la publication de guides de promenade, à la mise en place de visites commentées correspondantes, des recherches étaient menées sur des présentations muséographiques
adaptées au patrimoine instrumental et sur un dispositif urbain d’information au public ; l’heure était aux bornes interactives, pas aux smartphones… L’intérêt pour ce mode de diffusion de la culture scientifique prenant appui sur l’histoire de la recherche et de la communauté scientifique se confirmant, les réalisations de l’association qui en sont issues sont toujours fortement ancrées sur un territoire (Le Quartier latin de Marie Curie, par exemple).

 

Préalables incontournables à l’interprétation d’un territoire

Donner à lire les transformations urbaines au service de la science, montrer le rôle des différents acteurs, rappeler les contraintes imposées aux architectes, replacer les expérimentateurs auprès de leurs sorbonnes, rendre sensible les réseaux de relation entre établissements, découvrir leurs lieux de convivialité, inscrire leurs débats scientifiques et leurs prises de position sociales et politiques dans le contexte de l’époque, tout ceci permet de faire lien avec la recherche d’aujourd’hui et ceux qui la font. Tel est notre objectif.

Premier obstacle : le manque de contenu historique. Le parti-pris d’interprétation doit décrire le réel sans nier l’histoire. Pour inscrire un « savant », une découverte, une institution dans leur contexte, il est nécessaire de combler les nombreuses lacunes historiques sur les institutions d’enseignement et de recherche.
Le guide étant un « médiateur de représentations acquises » (Marcel Roncayolo,
« Les guides comme corpus de la connaissance urbaine »), les données historiques validées qui permettront d’étayer l’interprétation doivent faire l’objet d’un consensus, même si elles froissent à l’occasion un service de communication, dont le discours obéit à une autre logique.

 

La Montagne : des territoires sur un territoire

L’évocation des itinéraires suivis par les grandes figures du quartier, qui croisaient ceux des fabricants d’instruments, des vendeurs de produits chimiques et des étudiants se rendant à une réunion en soutien à Dreyfus, aux séances de jujitsu, aux PUF ou à la Catho, permet de suivre le développement de la communauté scientifique parisienne à une époque où elle élargit son emprise. Elle montre aussi comment la nature et le nombre des sphères d’influences sur la Montagne, évoluent dans le temps.

On pourrait croire qu’une Montagne aussi émoussée qu’urbaine est un lieu paisible ! Les querelles sur l’appartenance de telle ou telle institution à la Montagne, et les susceptibilités en matière de prestige historique, propres à la vie de tout territoire, gênent parfois le développement de nos actions. Aujourd’hui, alors que plusieurs PRES divisent le quartier, que des structures culturelles liées à des institutions cherchent à affirmer leur territoire propre, l’heure n’est guère favorable aux projets historiquement et géographiquement fondés permettant de faire lien entre une communauté et son public.

Parcours des sciences
© Parcours des sciences

 

Une Montagne qui ne saurait en faire oublier d’autres

Quel que soit le prestige du Quartier latin, les caractéristiques propres à l’exercice de la pratique scientifique avec ses outils, ses constructeurs, à son enseignement et aux rapports développés avec la société ne lui sont pas spécifiques. Notre démarche qui inscrit une activité scientifique dans un paysage donne à comprendre les singularités locales et permet de faire lien avec des publics, néophytes ou non et peut se décliner selon différents modes : visite pour des lycéens parisiens (de Léonard de Vinci à Jean-Jacques Rousseau, de la pagode de Chanteloup à l’activité viticole actuelle) ou module enseignement-visite pour des étudiants du Cnam à Saint-Denis (Une histoire avant le Stade de France ?).

 

Du territoire de l’association

Son activité peut aussi s’exprimer en termes de territoire. Au public francilien des Journées du patrimoine et de la Fête de la science s’oppose celui des scolaires qui viennent essentiellement de région, voire de l’étranger. Les établissements qui autorisent nos visites sont aujourd’hui strictement parisiens.

Conquête d’une nouvelle audience, renforcement des partenariats locaux, espoirs placés dans les collectivités territoriales, inquiétudes suscitées par l’organisation pyramidale de la « gouvernance », l’association Parcours des sciences, comme bien d’autres petites structures de la CST, pourrait décliner à sa façon un thème cher aux géographes et dont la principale vertu est de rap- peler que rien n’est acquis.

L’activité des Parcours des sciences s’exerce sur un territoire incertain vers lequel le public avance souvent de façon craintive. Une chose est certaine, il a besoin de passeurs indépendants.