Déferlante contre déferlante

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Créationnisme, climatoscepticisme, conspirationnisme… bienvenue dans le monde des 3C, dans un monde ou où tout se vaut ou presque. Bienvenue dans un monde où la propagande est devenue « fake news » par la grâce des réseaux sociaux omnipotents. Dans un monde où le journalisme d’investigation le plus sérieux peut être remis en cause instantanément au nom de « faits alternatifs ». Dans un monde où des créationnistes américains deviennent ministres. Bienvenue dans le monde de la post-vérité.

Aux origines de la post-vérité

C’est le 16 novembre 2016 que le dictionnaire Oxford couronnait l’expression « post-vérité » (post-truth) comme mot de l’année. Selon la définition du dictionnaire, l’expression est utilisée quand « les faits objectifs ont moins d’influence que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles pour modeler l’opinion publique. »

Les premières occurrences de l’expression apparaissent dès 1992, mais son utilisation mesurée a fait un bond de 2000 % entre 2015 et 2016.

Le tournant des années 1990 où le mot post-vérité apparut, cette fin de siècle riche en obsessions décadentistes et en peurs millénaristes, appartiennent aussi à l’époque où certains think-tanks américains lancèrent l’idée que le changement climatique n’était pas certain. Et que les sciences de l’environnement constituaient une sorte d’ennemi naturel du libéralisme économique. Des chercheurs en sciences humaines relèvent également que le mouvement postmoderniste, en vogue ces années-là, a jeté les bases de l’ère de la post-vérité avec son approche relativiste. Sans oublier, à cette même époque, la vague de méfiance dans les médias traditionnels qui s’est installée dans les opinions publiques.

Toutes ces tendances ont pris de l’ampleur avec la montée d’Internet, et surtout de l’Internet 2.0. La blogosphère climatosceptique a proliféré. Le conspirationnisme a explosé sur les forums en ligne après le 11 septembre et la vogue du « journalisme citoyen » en a rajouté dans la dévalorisation de ce qu’est vraiment une information. L’année 2016, celle du mot post-vérité, est aussi celle où il apparaît que la confiance des Français dans leurs médias plonge encore.

Selon l’enquête annuelle de référence Kantar/La Croix, 52 % des personnes interrogées ont confiance dans les informations entendues à la radio (- 3 points sur un an), 44% se fient aux journaux (- 7 points), 41% à la télévision (- 9 points) et 26% au Web (- 5 points). Quant à la cote de confiance des métiers mesurée dans 25 pays régulièrement par GfK Verein, elle en dit long : en France les journalistes ne dépassent pas 40% (même niveau que les banquiers !) loin derrières infirmières, pompiers, urgentistes et pharmaciens (plus de 90%). À qui faire donc confiance dans le monde des 3C ? Une étude Ifop/Fiducial/France Digital de novembre 2016 donne une réponse encourageante : les Français ont majoritairement confiance dans les scientifiques (89%), les enseignants (77%) contre 17% pour les parlementaires et 30 % pour les journalistes.

Besoin de science

Post-vérité et méfiance se donnent la main. Mais la toile de fond de ces dérives est l’évolution scientifique et technologique de plus en plus rapide et inquiétante. Les nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences de la cognition (NBIC) nous le savons, vont envahir nos vies. Face à elles, les citoyens sont déboussolés, revendicatifs, veulent savoir, tout en se méfiant de ce qui passe par les médias. Où s’informer alors ? Où débattre démocratiquement de ces sujets essentiels ? Avec qui le faire, tandis que le clivage intergénérationnel face à ces évolutions se creuse entre les générations, X, Y, Z et celles à venir ? Les digital natives d’ailleurs, à l’aise sur tous les réseaux ne sont pas forcément les plus habiles à décerner le vrai du faux.

La culture scientifique partagée, dans l’histoire, a joué un rôle clé dans les périodes de grand progrès. Le chantier est à la fois du domaine des médias et du rapport des citoyens aux pouvoirs en général. La culture scientifique partagée, dans l’histoire, a joué un rôle clé dans les périodes de grand progrès. Redonner aux citoyens accès à une culture scientifique large, tout en leur fournissant des outils liés à la raison et à l’esprit critique, paraît une tâche des plus urgentes : développer la culture scientifique pour donner aux citoyens l’envie de prendre leur destin écologique en main, par exemple dans les conférences de consensus ou autres lieux de co-construction de la décision politique. Leur montrer comment avance vraiment le questionnement et la recherche scientifique est un antidote puissant aux fake-news touchant le climat, la génétique ou les algorithmes. Mais qui va faire avancer ce chantier, par essence collaboratif ?

Besoin de nouveaux médias

La médiation scientifique est en pleine révolution depuis quelques années. L’accès au savoir n’est plus seulement descendant des sachants vers les apprenants. Des médias nouveaux se développent rapidement et autant de nouveaux formats : conférences TEDx, conférences universitaires nouvelles (Ma Thèse en 180 s), YouTubeurs scientifiques, nouveaux médias d’expertise (le réseau mondial The Conversation), jeux vidéo sérieux (la « gamification » du savoir est en marche), parcours connectés dans les lieux de sciences.

Parallèlement, les centres de production de savoir, universités et organismes de recherche, ont la volonté de devenir eux même des médias en partageant leur savoir largement et sans intermédiaire. De nouvelles collaborations se créent entre journalistes et chercheurs sur ces bases. De même, les expositions dans les centres de CSTI offrent désormais de véritables expériences de science, dans lesquelles les citoyens de tout âge viennent chercher en direct le savoir et les outils critiques dont ils ont besoin pour mieux saisir le monde.

Le succès de tels événements ainsi que le succès des nouveaux médias cités plus haut montre la capacité de résistance citoyenne face à la déferlante « post-vérité ». Certes nous n’en sommes qu’au début de la résistance. Mais la puissance des réseaux du Net est telle que la progression de ce mouvement pourrait se faire à la même vitesse, et pourquoi pas plus vite, que celle des négationnistes de la science.

Deux mots-clés en effet semblent au cœur de cette nouvelle résistance pour un futur meilleur : les réseaux de médias et la collaboration de tous les acteurs des CSTI. De la même façon que les journaux d’aujourd’hui travaillent en réseaux mondiaux pour sortir des scoops à la hauteur des enjeux du big data, comme par exemple les Swissleaks grâce au Consortium for Investigative Journalism, c’est dans les réseaux et la collaboration entre tous les nouveaux médias de science qu’il sera possible d’offrir aux citoyens, partout et à tout moment, les réponses à leurs questions.

  • annie smith

    Il ne nous reste plus donc que lire des fake news comme « le Monde » ou autres relais de propagande de plus en plus grossiere. Pour ma part je ne lis plus ces torchons.