Il faut bien expliquer les choses

Adaptations
François Dubet
François Dubet

La défiance envers la science et la croyance dans les fake news et les théories complotistes ne sont pas nouvelles. Et comme quelques dirigeants de grands pays démocratiques propagent désormais cette défiance, il n’y a guère de raisons d’être optimiste. Évidemment, la crise du Covid-19 a considérablement durci les opinions et les attitudes.

Devant le danger, la majorité des citoyens ont confiance dans la science et dans la médecine. N’étant pas armé pour comprendre ce qui nous arrive, je fais confiance à ceux qui savent et qui agissent. Cette confiance par délégation est cependant difficile à accorder quand on découvre que les scientifiques hésitent, ne sont pas d’accord entre eux et ne s’accordent pas sur les solutions. Il faut donc beaucoup de sagesse pour accorder sa confiance à un monde scientifique qui se révèle incertain et qui suppose de comprendre que les désaccords scientifiques sont « normaux » et reposent sur des accords relatifs aux méthodes de recherche et de vérification. Si l’on est angoissé et si l’on ne possède pas une culture scientifique relativement solide, il est donc difficile d’accorder sa pleine confiance.

Et cette défiance est d’autant plus irrationnelle qu’elle paralyse les capacités d’agir et qu’elle accentue la crise qu’elle condamne. Mais comment expliquer que l’on croit à n’importe quoi pour de « bonnes raisons » ?

La première de cette raison est une observation constante des sciences sociales et des sciences cognitives : il n’est pas possible de vivre sans nous expliquer ce qui nous arrive. En ce sens, toutes les cultures sont des systèmes épistémologiques qui expliquent pourquoi les choses sont comme elles sont, comment elles sont advenues et ce qu’elles peuvent devenir… C’est là le rôle des mythes et des religions, et comme la science ne répond pas à toutes les questions, il est normal que d’autres réponses apparaissent puisque rien n’est pire que ne pas expliquer ce qui advient. Ainsi l’épidémie est un châtiment divin, c’est la revanche de la nature contre les hommes, c’est un effet de la mondialisation… Comme certaines de ces explications ne sont pas totalement absurdes, elles peuvent passer pour vraisemblables et pour vraies…
La deuxième raison de croire « n’importe quoi » tient au fait que nous sommes portés à penser que, derrière des causes objectives, il y aurait toujours des intentions et des complots : c’est voulu ! Le virus n’a pas été transmis accidentellement par des animaux, il a été fabriqué par des laboratoires qui veulent faire fortune avec des vaccins. Le gouvernement ne prend pas des décisions incertaines parce que la situation est incertaine, mais parce qu’il a la volonté cachée de décimer une partie de la population. Dès lors, quelles que soient les mesures prises, elles procèdent d’une volonté de nuire organisée par des forces obscures : les scientifiques, les puissances financières, les étrangers, les juifs… Chacun peut choisir son grand Satan. Il suffit de désigner le virus comme le « virus chinois » pour qu’un « accident naturel » devienne une intention de nuire. En définitive, le monde fonctionne comme un vaste complot et il est toujours possible de trouver ici et là les « preuves » de ce complot : vous me dites que les vaccins ont sauvé des millions de vies, soit, mais pourquoi vous croire puisque je connais quelqu’un qui connaît quelqu’un qui a été malade après avoir été vacciné !

 

« La culture scientifique doit être aussi une culture du doute et des interrogations afin que la recherche des certitudes et des consolations ne se réfugie pas dans des délires qui ont toujours un petit air vraisemblable. »

Troisième raison : les croyances les plus irrationnelles du point de vue scientifique sont consistantes. Les psychosociologues ont montré que nous avions une tendance à réduire les « dissonances cognitives ». Tout se passe comme si nous préférions maintenir des croyances coûte que coûte, plutôt que d’y renoncer et d’en changer. C’est le propre de toutes les idéologies que de résister aux faits. Si je pense que le pouvoir et les scientifiques complotent contre le peuple, quelles que soient les décisions prises, elles seront la preuve de ce complot : il nous confine pour nous rendre malades ; il nous déconfine pour nous rendre malades !
On peut faire l’hypothèse que les fake news et le complotisme se déploient d’autant plus que les réponses religieuses traditionnelles sont tendanciellement de moins en moins influentes dans le monde moderne. Ces réponses religieuses n’étaient pas scientifiques, mais elles pouvaient avoir une forme de « sagesse ». En leur absence, rien n’entrave les croyances les plus irrationnelles d’autant plus que chaque individu accède désormais à un flux d’informations continues, hétérogènes, non hiérarchisées, dans lequel il est facile de faire son marché et de trouver les faits, les opinions et les autorités qui confortent ses propres croyances. La culture scientifique est notre seule arme. Mais elle doit être aussi une culture du doute et des interrogations afin que la recherche des certitudes et des consolations ne se refugie pas dans des délires qui ont toujours un petit air vraisemblable.