Les formes de la participation

[Re]connaissance
CC BY-NC 2.0 - Flickr Città della Scienza
CC BY-NC 2.0 - Flickr Città della Scienza

L’activité scientifique est souvent perçue comme une activité du ressort des communautés scientifiques et des experts. Quand le « public » ou le « citoyen » est inclus dans cette équation, celui-ci est généralement vu comme une entité passive qu’il faut sensibiliser et éduquer. Cependant, il y a parmi ce public un nombre croissant de personnes qui contribuent de façon originale aux sciences et aux technologies. Loin d’être un consommateur passif de connaissances scientifiques, le public peut être particulièrement actif et créatif. Au sein des musées, on peut, dans un premier temps, distinguer trois niveaux de participation des publics : contribuer à des discussions et faire un retour sur sa visite ; prendre part au « co-développement » d’activités avec le musée ; participer à la gouvernance et aux prises de décisions de l’institution à travers des comités (Bandelli et Konijn 2015).

La participation est devenue une problématique importante pour les sciences sociales. Les études sociales des sciences et des techniques (science and technology studies en anglais) ont connu ces dernières années un « tournant participatif » (Lengwiler 2008). Cette participation a été analysée et problématisée sous différents angles. Tout d’abord, la notion de participation renvoie à l’idée de participation politique, c’est-à-dire l’association de citoyens à des processus et des décisions d’ordre politique. La participation est devenue un principe de gouvernementalité1 et s’est matérialisée au sein de questions et problématiques urbanistiques (Fung 2009), environnementales (Beierle et Cayford 2002, Kasemir 2003) ou énergétiques (Chilvers et Longhurst 2016) par exemple. L’étude de la démocratie participative s’est institutionnalisée dans les milieux académiques (que ce soit en France, avec la création du GIS Participation et Démocratie en 2009, ou dans le monde anglo-saxon, avec le lancement du Science and Democracy Network en 2002 par exemple). La participation est de nos jours étudiée sous différents angles : son institutionnalisation, ses effets et ses limites, ses procédures et modèles, ses dimensions normatives, le rôle des technologies d’information et de communication, ses inclusions, cadrages et exclusions, etc.

La notion de participation est aussi utilisée pour examiner la participation du public et des citoyens à la science. Dans ce contexte, il est utile de faire la distinction entre participation à des débats scientifiques et participation à des projets scientifiques.

En ce qui concerne la participation aux débats, les conférences citoyennes ont été largement étudiées (Rowe et Frewer 2000, Joss et Durant 1995). Plus largement, le tournant « participatif » consiste à repenser la relation entre la science et la société et à ouvrir des voies et des forums pour engager le public et l’amener à débattre de la science avec les scientifiques. De multiples lieux et forums ont été créés ces dernières décennies pour donner cours à ces nouveaux impératifs : cafés scientifiques, dispositifs interactifs dans des musées et centres de science, débats et forums publics visant à instaurer un dialogue science-société… Pour certains, les centres de science et les musées de science européens ont ici un nouveau rôle à jouer :

« Ils offrent à leurs visiteurs de plus en plus d’opportunités de participer à des discussions et débats qui influeront directement sur les pratiques et la gouvernance de la science »2 (Bandelli et Konijn 2015, p. 132).

Au sujet de la participation à des projets scientifiques, différents termes sont aujourd’hui utilisés : sciences participatives, sciences citoyennes, sciences collaboratives (Laugier et al. 2015). L’analyse de ces sciences participatives est le plus fortement consolidée dans les milieux académiques anglo-saxons.
Des livres comme Citizen Science, sur l’implication de citoyens dans le développement durable (Irwin 1995), les travaux sur l’épidémiologie populaire (Brown 1992), sur les militants de la lutte contre le sida impliqués dans la production et l’évaluation de connaissances biomédicales (Epstein 1995), sur les associations de malades (Rabeharisoa et Callon 1999), ou encore sur les boutiques des sciences (Sclove et al. 1998) témoignent d’un engouement pour ces questions dès les années 19903. Depuis une dizaine d’années, on a aussi vu se développer des mouvements comme la biologie do-it-yourself (appelée aussi biohacking ou « biologie de garage ») qui ont parfois collaboré de façon originale avec les musées de sciences (voir encadré). Quand on parle de participation, on pense aussi souvent à toute la panoplie de dispositifs techniques que l’on voit se multiplier dans les musées, comme les tables et écrans interactifs, les applications pour smartphones, les sites Internet interactifs et les audio-guides (Meyer 2012). Mais la convergence du média musée avec d’autres médias (téléphone mobile, smartphone, vidéo, Internet) peut aussi poser certains problèmes. Par exemple, les téléphones portables et les audio-guides, bien que mobiles, adaptables et communicants, ont le désavantage d’isoler le visiteur et de diminuer la communication et l’apprentissage collectif et partagé au sein de groupes de visiteurs. Certains chercheurs iront même jusqu’à dire qu’un bon nombre d’expositions, à première vue innovantes et divertissantes, priorisent l’utilisateur individuel et n’arrivent pas à engendrer de vraies participations et collaborations, pourtant essentielles pour l’apprentissage et l’engagement (Heath et vom Lehn 2008).

Au sein des musées, les freins à la participation du public peuvent être nombreux : des barrières institutionnelles et la peur des réactions négatives des personnes externes au musée (Bandelli et Konijn 2013) ; des professionnels du musée qui dévaluent la participation des visiteurs et le partage de pouvoirs, tout en défendant des pratiques muséales traditionnelles (Coghlan 2018) ; l’enjeu de céder en partie l’autorité et le contrôle sur les contenus muséaux sans, cependant, mettre en péril la fiabilité et le sérieux de l’institution muséale (Schweibenz 2011) ; savoir reconnaître que dans toute forme de participation, l’interaction sociale entre les visiteurs est cruciale et savoir offrir aux visiteurs des ressources et des espaces d’interaction durables (Vom Lehn et al. 2005).

La participation des publics dans les musées est doublement intéressante puisqu’elle constitue un processus empiriquement observable et analysable, et elle trouve sa légitimité dans un contexte politique spécifique. Elle permet donc de questionner et problématiser des notions comme « démocratie », « citoyenneté » ou « démocratisation » : « Des questions sur le fonctionnement de la participation – plutôt que sur la quantité et le type de participation mise en place – devraient être posées quand on étudie et qu’on prévoit des processus de participation collaborative dans les musées »4 avance Knudsen (2016, 193). À quoi peut-on faire « participer » des visiteurs, amis ou amateurs de musées ? Comment – et qui – faire participer ? Comment fabrique-t-on les lieux, outils et discours permettant de réunir les conditions de cette participation ? Au lieu, donc, de prendre la participation comme quelque chose allant de soi, il faut la comprendre comme un ensemble de pratiques qui doivent se construire et dont il faut prendre soin. Ce ne sont pas seulement les collections muséales qui se doivent d’être documentées, gérées et exposées. Les différentes formes de participation sont, elles aussi, devenues un objet muséal en soi, qu’il faut savoir saisir et entretenir.

La biologie do-it-yourself au musée, trois exemples européens :

L’exposition Beyond the Lab – The DIY Science Revolution (photo ci-contre) a été conçue – et d’abord montrée – au Science Museum de Londres (de juillet à septembre 2016), avant d’itinérer dans d’autres pays. L’exposition s’est focalisée sur trois thématiques connectées : les sciences citoyennes, le « health hacking », et la biologie do-it-yourself. L’équipe de conservateurs a décidé de montrer de jeunes porteurs de projets en herbe : « Équipés de capteurs low-cost, d’applications pour smartphones et de la possibilité de partager des informations avec des communautés en ligne, ces pionniers scientifiques du DIY remettent en question nos idées sur qui sont les scientifiques et sur ce à quoi la science et nos sociétés ressembleront dans le futur. »5 Dans certains pays, l’exposition fut adaptée au contexte local, en incluant d’autres exemples (au Luxembourg, l’exposition présentait le portrait d’un élève et son invention : un casque de protection capable de mesurer la force d’un impact lors d’un accident de ski).

Biohacking: Do-it-yourself! est une exposition du Medical Museion à Copenhague, présentée de janvier 2013 à l’été 2014. Pour ce projet, le musée a construit un laboratoire en collaboration avec BiologiGaragen, un laboratoire de biologie do-it-yourself danois (voir Davies et al. 2015). L’exposition a justement été construite dans un esprit « de garage » : des alternatives ont été recherchées pour tout construire avec un minimum de budget. Au final, il y avait de nombreuses différences entre un laboratoire de biologie do-it-yourself « réel » et l’installation au musée : un laboratoire de biologie do-it-yourself procure une certaine « sensation esthétique » et produit une « atmosphère vibrante », tandis qu’un musée est organisé de façon plus ordonnée, et le défi était donc de « maintenir l’impression d’un hackerspace « réel » et vibrant » (Sørensen 2012). Pour pouvoir exposer un laboratoire (et la recherche qui s’y déroule) dans un musée, il faut transformer, adapter et repenser le laboratoire (Meyer 2014). On peut se demander si le musée lui-même doit ou peut aussi se transformer. Selon le directeur du Medical Museion, le « biohacking peut avoir des conséquences pour un musée. […] Je pense que nous avons beaucoup à apprendre de la culture du hacking […] pour nous aider à repenser ce qu’un musée pourrait être » (Söderqvist 2013).

À la Science Gallery de Dublin, la biologie do-it-yourself fut présentée dans une partie de l’exposition Grow Your Own – Life after nature (2013-2014). Pour ce faire, la Science Gallery avait installé un Community BioLab organisé par Genspace (un laboratoire communautaire basé à New York). À l’intérieur, plusieurs projets ont été présentés et des ateliers et discussions organisés. Par exemple, la Paillasse (laboratoire communautaire basé à Paris) avait été invité pour organiser un atelier pour produire de l’encre biologique en utilisant des bactéries présentes naturellement dans le sol.

Références

  • Bandelli, A., et Konijn, E. A. (2013) « Science centers and public participation: Methods, strategies, and barriers », in Science Communication, 35(4), 419-448.
  • Bandelli, A., et Konijn, E. A. (2015) « Public participation and scientific citizenship in the science museum in London: Visitors’ perceptions of the museum as a broker », in Visitor Studies, 18(2), 131-149.
  • Beierle, T. C., et Cayford, J. (2002) Democracy in practice: Public participation in environmental decisions. Resources for the Future.
  • Brown, P. (1992) « Popular Epidemiology and Toxic Waste Contamination: Lay and Professional Ways of Knowing », in Journal of Health and Social Behavior, 33(3), 267-281.
  • Chilvers, J., et Longhurst, N. (2016) « Participation in transition(s): reconceiving public engagements in energy transitions as co-produced, emergent and diverse », in Journal of Environmental Policy & Planning, 18(5), 585-607.
  • Coghlan, R. (2018). « ‘My voice counts because I’m handsome.’ Democratising the museum: the power of museum participation ». International Journal of Heritage Studies, 24(7), 795-809.
  • Davies, S. R., Tybjerg, K., Whiteley, L., et Söderqvist, T. (2015) « Co-Curation as Hacking: Biohackers in Copenhagen’s Medical Museion », in Curator: The Museum Journal, 58(1), 117-131.
  • Epstein, S. (1995) « The Construction of Lay Expertise: AIDS Activism and the Forging of Credibility in the Reform of Clinical Trials », in Science, Technology and Human Values, 20(4), 408-437.
  • Fung, A. (2009). Empowered participation: reinventing urban democracy. Princeton University Press.
  • Heath, C. et D. vom Lehn (2008) « Configuring ‘Interactivity’. Enhancing Engagement in Science Centres and Museums », in Social Studies of Science, 38(1), 63-91.
  • Irwin, A. (1995) Citizen science: A study of people, expertise and sustainable development, London, Routledge.
  • Joss, S., et Durant, J. (1995) Public participation in science: The role of consensus conferences in Europe. NMSI Trading Ltd.
  • Kasemir, B. (2003) Public participation in sustainability science: a handbook. Cambridge University Press.
  • Knudsen, L. V. (2016). « Participation at work in the museum », in Museum Management and Curatorship, 31(2), 193-211.
  • Laugier, S. et al. (2015) GPRO Sciences Participatives – Position paper, Alliance Athéna, publié en mars 2015.
  • Lengwiler, M. (2008) « Participatory approaches in science and technology: Historical origins and current practices in critical perspective », in Science, Technology, & Human Values, 33(2), 186-200.
  • Meyer, M. (2012) « Comment penser l’innovation dans les musées de sciences ? », in Bulletin de l’Amcsti, 37, 3-6.
  • Meyer, M. (2014) « Quand le labo s’expose : communiquer la recherche scientifique dans un musée » in Poli – Politique de l’Image, 8, 92-99.
  • Rabeharisoa, V., et Callon, M. (1999) Le pouvoir des malades. L’Association française contre les myopathies et la Recherche, Paris, Presses de l’École des Mines.
  • Rowe, G., et Frewer, L. J. (2000) « Public participation methods: A framework for evaluation », in Science, technology & human values, 25(1), 3-29.
  • Schweibenz, W. (2011) « Museums and Web 2.0: Some thoughts about authority, communication, participation and trust », in Handbook of Research on Technologies and Cultural Heritage: Applications and Environments (pp. 1-15), IGI global.
  • Sclove, R. E., Scammell, M. L. et Holland, B. (1998) Community-Based Research in the United States. An Introductory Reconnaissance, Including Twelve Organizational Case Studies and Comparison with the Dutch Science Shops and the Mainstream American Research System. Amherst, Massachusetts USA: The Loka Institute.
  • Söderqvist, T. (2013) « Opening the biohacking lab at Medical Museion », blogpost on www.museion.ku.dk, 31 janvier 2013 (consulté le 10 avril 2019).
  • Sørensen, A. P. (2012) « Hacking the museum – thoughts on building a biohacker space », blogpost on www.museion.ku.dk, 27 novembre 2012 (consulté le 10 avril 2019).
  • Vom Lehn, D., Heath, C., et Hindmarsh, J. (2005) « Rethinking interactivity: design for participation in museums and galleries », Work, Interaction & Technology Research Group, King’s College London.

  1. Chez Foucault, la gouvernementalité désigne trois choses : l’ensemble des éléments qui permettent d’exercer du pouvoir sur la population, la tendance vers la prédominance du modèle gouvernemental actuel, et le résultat du processus qui a amené l’État administratif à être « gouvernementalisé »
  2. Citation originale : « They are increasingly offering their visitors multiple opportunities to participate in discussions and debates that will directly inform issues of science policy and governance »
  3. Cette histoire est évidemment bien plus longue : depuis plusieurs siècles déjà, des amateurs contribuent aux savoirs scientifiques dans des disciplines comme la botanique, la zoologie, l’entomologie, l’ornithologie, la géologie ou l’astronomie.
  4. Citation originale : « Questions of how participation works – rather than how much and what type of participation is accomplished – should be asked when studying and reflexively planning for participatory collaborative processes in museums »
  5. Citation originale : « Equipped with low-cost sensors, smartphone apps and the ability to share information with communities online, these DIY science pioneers are challenging our ideas of who a scientist is and what science and our societies will look like in the future »