Hommage à Michel Serres

[Re]connaissance
© J.Foley - Michel Serres
© J.Foley - Michel Serres

J’ai rencontré un jour un homme flamboyant et profond, un homme qui m’a ouvert le monde et m’a dit la joie. La joie de l’autre, la joie du travail, la joie de l’idée nouvelle. Chaque appel téléphonique commençait par : « Quoi de neuf ? »

Puits de connaissances, homme généreux et curieux, il fut beaucoup plus qu’un auteur : un ami. Notre première collaboration autour des Éléments d’histoire des sciences m’a fait découvrir les historiens des sciences et leur faculté à interroger l’avènement d’une découverte, l’émergence d’une théorie, le rôle du mythe…

Puis Michel Serres m’a amenée chez Flammarion pour poursuivre notre travail commun, avec notamment la création de la collection « Dominos », encyclopédie de poche qui promettait d’ajouter la réflexion à l’exposé des connaissances. Là, ce sont les scientifiques que j’ai appris à connaître. Ah les scientifiques ! Quels auteurs délicieux ! Animés, pour la plupart, du désir de transmettre ce qu’ils ont reçu. Jamais rebutés par la nécessité de rendre accessible… Pour un éditeur, un vrai régal !

Un peu plus tard, nous avons créé les Éditions Le Pommier, vite devenues indépendantes, avant de rejoindre Belin dix ans plus tard. Maison habitée par la mission de partager les savoirs, Le Pommier, aujourd’hui, compte 700 titres au catalogue après vingt ans d’existence – dont plus de 30 livres de Michel Serres sur les 75 qu’il a publiés.

La joie, le travail, la joie par le travail. J’ai appris ce que cela veut dire à ses côtés. Michel se mettait à sa table tous les matins à 5 heures et ne la quittait qu’à midi. Alors, il commençait son travail public : cours, conférences, réunions, projets collectifs. Mais les matins étaient réservés au travail solitaire : lecture, écriture, réflexion.

Il voulait comprendre le monde en train de se faire, notre monde, et pas seulement celui d’hier. Il s’était donné pour règle de ne jamais accepter le premier aspect des choses, ce qui est présenté ou proposé. Mais de toujours essayer de retourner, mettre à l’envers, chercher le véritable sens des choses.

Optimiste de combat, il ne voulait pas s’avouer battu par le constat de ce qui n’allait pas. Il savait bien sûr que le monde ne tournait pas aussi rond qu’il le pourrait, qu’il le devrait. Mais il disait que l’améliorer était d’abord entre nos mains. À nous de jouer ! De travailler ! De ne pas accepter !

Conscient que le constat de la fin du XIXe siècle : « la science est bonne et seule bonne » ne rencontrait plus l’adhésion du public ni même celle des universitaires ou des politiques, il savait que les scientifiques eux-mêmes, toujours pénétrés du doute inhérent à leur métier, n’arrivaient plus à convaincre. Et pourtant, si l’on oublie quelques brebis galeuses, heureusement fort rares, ils incarnent l’exigence la plus ferme et devraient inspirer la confiance : ne jamais croire, toujours interroger, toujours vérifier, demander l’avis des pairs… et surtout ne pas tricher !

«  Et donc oui, je confesse avoir chahuté toute ma vie, par dérision envers les hiérarchies lourdes ou sottes, et pour honorer la pensée vive et libre, mais j’ai obéi toute ma vie. Le moins possible à la grosse bête sociale, toujours aux choses elles-mêmes. Double obéissance : aux lois de la cité, d’abord, en tenant compte du laps de temps pendant lequel l’histoire et le travail tentent d’ajuster le légal au juste ; obéir aux lois de la nature et des choses, ensuite ; la première juridique ; la seconde, savante et pratique.

Volontaire et inconditionnelle, cette seconde obéissance conditionne la recherche. » (Morales espiègles, Le Pommier, 2019, pp. 27-28)

C’est la condition nécessaire à l’arbitrage et au choix, notamment celui des politiques. Je parle du climat, de l’agriculture, de la médecine, des vaccins…

Persuadé, comme Esope – pour qui la langue est la pire et meilleure des choses –, qu’un moyen de diffusion n’est pas responsable de ce qu’il diffuse, il se réjouissait des apports fabuleux des nouvelles technologies. Mais s’inquiétait aussi des dérives induites par les réseaux, notamment en ce qu’ils favorisent la propagation des « bobards ». Il craignait que leur « gazouillis » participe à la perte de confiance dans les experts au profit de messages à vocation d’émouvoir. Lorsque l’émotion est plus puissante que la raison, le monde – et pas seulement la société – est en danger.