Un indicateur pour la fréquentation des centres de science : l’Indice de Relation Culturelle (IRC)

Science en partage 2.0
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Bruno Dosseur, le Directeur de Relais d’sciences, propose une nouvelle forme d’évaluation basée sur la durée de relation des publics avec les centres culturels.

 

De la nécessité de changer d’indicateur de fréquentation

Repenser l’évaluation de fréquentation de nos centres est une question très ancienne, reportée d’année en année, de séminaire en congrès… Elle ressurgit au gré des grandes réflexions sur la « remise à plat » du secteur, lorsqu’il faut trouver un langage commun, donner à voir une image cohérente, mesurer l’impact des actions. Elle est à la fois centrale et facilement contournée tant les habitudes ont pris le dessus. D’autres priorités imposent généralement de n’y rien changer.

Nous sommes désormais au pied du mur. Nos centres culturels – je parle ici des centres de culture scientifique et technique – , ont engagé une mutation sans retour en arrière. Tout doit être repensé : la programmation culturelle, les modes de participation du public, les modèles économiques, l’organisation des espaces, l’intégration numérique à la médiation. Le programme Inmediats (1) en est l’exemple même, un dispositif de recherche et développement pour ré-inventer nos activités culturelles, en intégrant les nouveaux usages du public nés du web et des mouvements participatifs.

Dès lors, la mesure de la fréquentation du public doit, elle aussi, être revue pour suivre cette évolution majeure et rendre compte d’une nouvelle relation entre les centres culturels et leurs publics.

L’un des travers les plus évidents de la mesure de la fréquentation en valeur absolue est qu’elle compte de la même façon les visiteurs de masse d’une manifestation qui passeront peut-être une heure dans un lieu et les participants à un atelier collaboratif de huit heures sur une journée. Or, nos centres Inmediats, et bien d’autres, sont amenés à proposer de plus en plus d’opérations destinées à de petits groupes de publics fréquemment mobilisés, notamment dans le cadre d’ateliers de durée relativement longue. Il s’agit donc de s’adapter à cette notion de publics récurrents en mesurant leur degré de relation au centre.

 

Construction de l’indicateur IRC

Je propose donc la création d’un nouvel indicateur appelé Indice de Relation Culturelle (IRC). Le postulat de départ est que la durée de relation d’une personne avec le centre culturel est le meilleur indicateur de l’intérêt des publics, de leur mobilisation et leur implication. Par extension, on pose que cette durée démontre, mieux que le décompte du simple passage sur le lieu, la qualité de la relation culturelle instaurée entre le centre et ce visiteur.

Comme tout ce qui est recherché avec Inmediats, cet indicateur doit être facilement partageable entre les membres d’une communauté professionnelle pour en garantir l’usage. Il doit donc répondre à trois impératifs  :

  • Simplicité : la première chose que l’on demande à un indicateur est de pouvoir être mis en place sans avoir à construire une « usine à gaz », tant pour sa définition que pour la collecte des données sur le terrain.
  • Objectivité : l’indicateur doit être mesurable sans risque de distorsion lié à l’appréciation de paramètres subjectifs.
  • Significativité : un indicateur n’a aucun intérêt intrinsèque ; il existe à l’aune d’une évaluation. Il donne du sens pour accompagner une prise de décision ou permettre un accord sur des objectifs. Il s’agit donc de poser un indicateur qui exprime l’intérêt des publics pour la proposition culturelle.

 

Mode de calcul

La manière proposée de calculer l’IRC est la suivante : chaque opération fait l’objet d’une estimation en durée (d) de participation des publics. Par défaut, d = 1 heure. Une conférence d’une heure trente aura ainsi d = 1, 5. Un atelier de 15 minutes, d = 0,25…
La durée de l’opération est multipliée par sa fréquentation (F). On obtient IRC = d x F.

Ainsi, une conférence d’une heure et demie avec 100 personnes donne IRC = 1, 5 x 100 = 150. Un workshop d’une journée (8 heures) avec 20 personnes donne IRC = 8 x 20 = 160. Ces deux opérations ont un « impact » similaire. Si ces opérations avaient été simplement évaluées par la fréquentation, nous aurions obtenu un « impact » de la conférence 5 fois supérieur à celui du workshop.
Cet indicateur permet donc de « redresser » l’estimation de participation, donc d’implication, des publics.

 

Un atout pour le management de projets

Autre avantage considérable, l’Indice de Relation Culturelle (IRC) permet de mieux prendre en compte la ressource mobilisée pour l’organisation et l’animation de l’opération. Si nous reprenons notre exemple, il est à peu près certain que la mise en place d’un workshop d’une journée pour 20 personnes aura nécessité une mobilisation en personnel équivalente au déroulement d’une conférence de 100 personnes.

Nous avons donc un indicateur qui reflète beaucoup mieux le rapport entre ressources mobilisées par le centre culturel et mobilisation des publics. Il participe ainsi d’une meilleure valorisation du travail de préparation et d’animation de nos médiateurs culturels.

Dans nos centres culturels, à l’heure de la co-construction, de l’implication des publics par le Faire et de l’incubation de projets, cet indicateur doit permettre une meilleure appropriation des formats impliquant une forte coopération des publics.

 

La gageure d’un changement de notre mode d’évaluation

Modifier les modalités d’évaluation de notre action auprès des publics ne sera pas chose facile auprès de nos partenaires et, bien souvent, au sein même de nos structures.

En effet, tout comme le passage à la monnaie unique avait perturbé notre estimation des prix, le changement du principal indicateur d’évaluation de nos centres culturels peut entraîner une perte de repères, une modification importante des ratios d’efficacité de nos actions, voire entrainer une forte dégradation de la «  fréquentation  » calculée.

Il me semble toutefois que nos partenaires, notamment financiers, sont à la recherche de mesures d’impact qui dépassent l’affichage d’une fréquentation de masse. Ils nous attendent dans la construction du lien social autour des sciences et techniques et de la culture de l’innovation. Ils veulent s’assurer que les publics participent réellement à nos actions et ne sont pas de simples consommateurs de passage. La mutation des formats de médiation est donc le moment opportun.

Je serais heureux des retours que pourraient me faire les acteurs culturels sur cette proposition d’indicateur. Pourquoi ne pas imaginer un atelier au prochain congrès de l’Amcsti avec ceux et celles qui auront expérimenté cet outil ? Sans doute leurs propositions permettraient-elles de co-construire une nouvelle forme d’évaluation de notre capacité à mobiliser les publics.

Je lance l’idée…

 

(1) Lauréat du Programme des Investissements d’Avenir, Inmédiats souhaite rendre la recherche et l’innovation accessibles au plus grand nombre grâce à de nouveaux outils numériques. Le programme Inmédiats est porté par un partenariat de 6 centres de sciences : Cap Sciences (Bordeaux), l’Espace des Sciences (Rennes), La Casemate (Grenoble), Relais d’sciences (Caen), Science Animation (Toulouse) et Universcience (Paris).