La médiation scientifique : entre responsabilité sociétale et charge éducative

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JStraininc
Source : Simon Delalande, Unsplash

Il m’arrive d’être amené à définir la culture scientifique. Je tâche alors de la rattacher à ce qui fait le propre des sciences et je tente des raccourcis qui s’avèrent la plupart du temps caricaturaux. Je pense que j’échoue en général à en donner une image simple et claire et je me retrouve plongé dans une question finalement inextricable et pour tout dire mal posée. À force, on finit par se contenter de la caricature et ce n’est pas ce que j’entends qui m’aide à en sortir. Mais c’est un autre sujet, qu’il faudrait prendre à part… 

 

En revanche cette idée s’incarne de mille façons. Les acteurs qui promeuvent cette « culture scientifique » sont nombreux. Et tout aussi grande est leur diversité. Je ne vais pas lister ici de manière exhaustive la multitude des profils de ceux qui participent à cette promotion : l’animateur bénévole d’une association de quartier, l’animateur rémunéré d’une structure de médiation, les chargés de communication ou de mission institutionnels, les enseignants, les chercheurs. La palette est aussi diverse qu’hétéroclite et le mot me paraît faible.

Mais tous, à leur niveau, en fonction du contexte et vis-à-vis du public qu’ils touchent, donnent une image des sciences ; qu’ils le veuillent ou non, ils incarnent ce que les sciences peuvent dire à la société et aux personnes qui la constituent. Tous contribuent, auprès de la population, au développement de « cette » culture scientifique que chacun a plus en moins en tête.

Avec le Groupe de travail « Éducation » (GT-Education), je porte un projet au sein de la Société Astronomique de France (SAF) qui s’intitule « MédiaSAF »1. Ce projet est proposé aux structures de médiation scientifique qui vulgarisent l’astronomie en s’appuyant sur le réseau des correspondants régionaux SAF. Il s’agit, au cours d’entretiens avec les structures qui le souhaitent, de faire émerger des besoins d’accompagnement auxquels la SAF pourrait répondre. Cette dynamique de collaboration est ancrée dans la réalité de terrain. Et déjà à cette échelle-là et sur un périmètre si réduit, on est confronté à une grande diversité d’acteurs et d’approches des sciences et de la culture scientifique.

Les premières leçons tirées de cette expérience nous apportent néanmoins quelques éléments généraux d’analyse qu’il s’agira de confirmer lors de la poursuite du projet.

Les entretiens organisés durent environ 2 heures. Il s’agit à la fois d’une prise de contact avec la SAF, d’une présentation du projet MédiaSAF et d’un entretien où les acteurs décrivent leurs pratiques, leurs intentions et leurs publics. Cet entretien est facilité et guidé par un support de dialogue élaboré par le GT-Éducation ; il permet également d’harmoniser les comptes rendus.

Les premiers éléments d’analyse nous permettent d’avancer quelques constats. Il est important de préciser que toutes les personnes interrogées lors de cette première étape sont bénévoles d’une structure associative.

1er constat : toutes les personnes sollicitées ont reconnu au cours de l‘entretien leur implication dans le tissu social du territoire auquel elles appartiennent. Et ce d’autant plus, qu’en tant acteurs associatifs, cette implication correspond à l’une des motivations fortes de leur engagement. 

Engagement qui leur paraissait si évident qu’il ne semblait pas nécessaire de le souligner, et pourtant… Il faudrait d’ailleurs qualifier cette implication plus proprement d’« animateur du tissu social ». En effet, la démarche d’aller au-devant des autres, de vouloir partager ses connaissances, d’organiser des événements qui rassemblent, constitue ce rôle d’animation qui maintient ou accroît ces relations interpersonnelles qui alimentent la vitalité du tissu social. 

Et on peut mesurer ce que cela signifie à l’échelle d’un pays quand on sait qu’il y a, tous domaines confondus, 1,9 million d’associations en France2. Une simple recherche sur Data-asso portant sur les associations identifiées par le mot-clé astronomie donne le nombre de 1594 associations actives.

Chaque personne interrogée dans le cadre du projet MédiaSAF a accepté d’endosser, en ayant également conscience des limites de son champ d’action, le rôle d’animateur du tissu social, et donc d’assumer en conscience cette responsabilité sociale.

2e constat : tous les acteurs interrogés ont convenu, en fin d’entretien, de leur responsabilité vis-à-vis du public quant à l’image qu’ils peuvent donner des sciences. Je dis en fin d’entretien, car aucun n’est à l’initiative de cette proposition. Cette prise de conscience est provoquée par une prise de recul vis-à-vis de leurs actions et de leur implication auprès du public. Et cette reconnaissance de leur responsabilité est affirmée avec beaucoup de sérieux, mais de ce fait soulève des prolongements ou des questions.

L’une des questions qui apparaissent est celle de la légitimité. En quoi l’animateur bénévole d’un club d’astronomie est-il légitime à donner des sciences une image ? Surtout lorsque le public auquel il a affaire a, par ailleurs, peu voire aucun contact avec une science ou des scientifiques.

On mesure, sans plus creuser, ce qui se joue dans cette médiation au sens propre, médiation de fait, mais que l’on pourrait qualifier d’inconsciente ou d’involontaire.

Un autre prolongement est, et c’est en relation avec ce qui précède, la forte charge éducative qui pèse sur le médiateur. La promotion de la culture scientifique, quelque forme qu’elle puisse prendre, par cet « acteur de médiation » implique une autre responsabilité vis-à-vis du public et de ce qu’il promeut, une responsabilité éducative. Quels que soient le parti pris, le mode d’expression et le sujet abordé, le public investit l’acteur de médiation d’une charge éducative. Il attend du médiateur qu’il lui apporte une compréhension des sciences, même limitée, même réduite, mais une forme de compréhension, et c’est ce que j’appelle la « charge éducative ».

La mission de médiation et la charge éducative correspondent à une situation de fait. 

En d’autres termes, la multitude et la multiplicité des acteurs de la culture scientifique ont à assumer de fait la mission de « médiateur » au sens où je l’évoquais plus haut et une fonction d’« éducateur » puisqu’ils sont investis tacitement de cette fonction par le public. 

L’acteur de médiation a donc ici une responsabilité qui n’est pas uniquement sociale, mais aussi sociétale. En effet ces actions de médiation apportent au public, sous des formes variées, des représentations qui peuvent être mobilisées dans la façon dont ce public considère les questions de société.

On mesure ici le poids de cette responsabilité à l’aune des enjeux démocratiques de ces actions de médiation. Ces actions doivent aider le public et donc les citoyens à participer aux débats démocratiques liés aux enjeux sociétaux, en leur permettant d’être de plain-pied dans des discussions et des controverses publiques qui nourrissent les choix de société.

On en arrive au nœud de questions où se joue la possibilité ou non pour l’« action de médiation » de remplir son rôle vis-à-vis de la société et du citoyen. Et ce nœud se trouve dans les rapports au savoir qu’entretiennent la figure du médiateur, celle du citoyen et celle du scientifique.

Le médiateur n’est pas un pédagogue, il n’a pas d’élèves. Il a pour autant une fonction éducatrice comme on l’a vu. Il n’enseigne pas une discipline, mais il est censé « transmettre » du savoir. C’est cette ambiguïté qui rend confus le statut de l’acteur de médiation. 

Cette transmission ne peut être pensée sans une réelle mise en lumière des rapports que le citoyen entretient lui aussi avec le savoir. Et qui n’est certes pas celui que le scientifique peut avoir.

Pourtant ces trois rapports ou trois dimensions du savoir, s’ils sont différents, doivent être con-substantiels, c’est-à-dire émaner des sciences sans pour autant dire ou faire la même chose, et cela au risque d’une séparation qui se traduit pour le public par la méconnaissance de la place des sciences dans la société et pour la science une difficulté à remplir la place qu’elle doit avoir. Ils peuvent aussi conduire de manière générale à une suite de malentendus qui nous plonge dans une telle cacophonie que celui qui parle le plus fort ou le dernier emporte l’adhésion.

L’objet de cet article n’est pas d’éclairer cette consubstantialité en quelques lignes, mais d’appeler à une généralisation de la réflexion sur la « Didactique de la médiation » auprès des acteurs de terrain qui doivent, chaque jour, assumer des responsabilités exorbitantes au regard de l’aide qui leur est apportée. C’est à cette réflexion que le projet MédiaSAF se propose de contribuer.

Jean Strajnic,  chargé de mission à la Direction de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche – Rectorat d’Aix-Marseille 

 

1 Le projet MédiaSAF est né en août 2019

2 https://www.data-asso.fr/map