Le dialogue avec les publics, fil rouge de la CSTI

Du partage des sciences à l'engagement citoyen - 40 ans de politiques de CSTI
Village des sciences 1994, Montpellier © IRD

Entretien avec Marie-Noëlle Favier, cheffe du département culture scientifique et technique (CST) au ministère de la Recherche (1984-1998), directrice de l’information et de la communication de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) (1998-2013).

Marie-Noëlle Favier a commencé sa carrière dans la culture scientifique comme documentaliste iconographe chez le commandant Cousteau, avant de diriger les services culturels de la Ville de Belfort, puis comme cheffe du département de la culture scientifique et technique au ministère de la Recherche jusqu’en 1998. Elle prend alors la direction de l’information et de la communication de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD). Elle est depuis impliquée dans de nombreuses associations de culture scientifique, telles que Planète Sciences dont elle fut vice-présidente, et la Société des Amis du Palais de la Découverte (SAPADE) dont elle est secrétaire générale. 

Vous avez participé au lancement de la Fête de la science en 1992. En quoi était-ce un moment charnière pour le développement de la CSTI ?

La première édition de la Science en fête a eu lieu en juin 1992. Cependant, sa création avait été amorcée un an plus tôt, lors de l’inauguration des jardins du ministère de la Recherche, rue Descartes à Paris, à l’occasion des 10 ans de celui-ci. 

Pour la rendre visible en tant que manifestation culturelle, la Science en fête devient rapidement la Fête de la science en référence à la Fête de la musique, et le mois de juin est remplacé par le mois d’octobre pour des raisons de disponibilité des acteurs. Inspirée de la Quinzaine des Sciences du Québec, cette manifestation consistait en un temps fort annuel mettant en valeur l’ensemble des acteurs de la culture scientifique sur l’ensemble du territoire. 

La Fête de la science correspond, selon moi, à un moment charnière pour la CSTI pour deux raisons. Tout d’abord, elle constitue le premier événement d’ampleur nationale à mettre en avant des acteurs divers (chercheurs, associations, institutions, etc.). Le but était de montrer que la culture scientifique n’est pas l’apanage des grandes institutions parisiennes mais aussi l’œuvre d’acteurs plus modestes en région. Cela correspond au contexte des années 1990 dans lequel les CCSTI se développent à côté des musées déjà existants. La Fête de la science constitue également un événement clé car elle a permis un double mouvement : « faire sortir » les chercheurs des laboratoires et « faire entrer » les publics dans des lieux de science qui leur étaient peu familiers. Cela a conduit à valoriser le travail des chercheurs et des scientifiques, à un moment où de forts questionnements sur la science émergeaient (controverses liées aux OGM, interrogations sur le nucléaire et sur le changement climatique, etc.). 

Les premières éditions ont été mises en lumière grâce à une forte médiatisation, comme par exemple lors de la reproduction au Panthéon de l’expérience du Pendule de Foucault avec le Professeur Pierre Léna. L’inauguration de 1991 des jardins du ministère de la Recherche avait également permis la 1ère expérimentation des villages des sciences qui ont perduré et se sont dupliqués en région, mais également aux niveaux européen et international. Jusqu’à aujourd’hui, à l’heure des 30 ans de la Fête de la science, ces villages restent pour les acteurs de CSTI des moments forts, où il est possible par exemple de transformer une place de Montpellier en rizière grâce à des chercheurs de l’IRD et du CIRAD ! 

La Fête de la science a donc fait ses preuves comme moyen d’aller vers le publicet de faire débattre sur « les questions vives de science », selon la formule du philosophe Dominique Lecourt. 

De Planète Sciences à l’IRD, en passant par le ministère de la Recherche et votre investissement dans diverses associations, vous avez développé une vision d’ensemble de la CSTI. Quel est le plus grand changement de politique dont vous avez été témoin au cours de votre carrière ? 

Pour la majorité des acteurs de la CSTI, les années 1980-1990, en particulier lorsque Hubert Curien était ministre de la Recherche, fut très favorable. C’est, selon moi, à la fois actrice et témoin de ce changement, une période faste. Plusieurs éléments positifs ont permis cette évolution politique. 

Tout d’abord, cela s’explique par la présence au ministère de la recherche d’un ministre éclairé, lui-même chercheur 1, qui s’intéressait à la « popularisation de la science », selon ses propres mots. Il répétait que sa vocation scientifique était née en visitant le Palais de la Découverte, et était convaincu qu’« il est bon que la science sorte des lieux où elle s’élabore ». 

En plus de cette sensibilité particulière, cette période fait suite aux assises de la recherche et de la technologie de 1981-1982, soit à un moment où la CSTI a bénéficié d’une volonté politique. Cela s’est traduit par des moyens financiers importants et une incitation à décentraliser les politiques de CSTI pour établir un véritable équilibre régional. C’est à ce moment-là que se sont développés les CCSTI, qui font aujourd’hui partie du paysage. Je pense par exemple à la Casemate à Grenoble, à la Fondation 93 en Seine-Saint-Denis, à l’Espace des sciences à Rennes, à l’Espace Mendès France à Poitiers, au Forum des Sciences à Villeneuve d’Ascq, au Carbet des Sciences en Martinique. De plus, des centres thématiques comme Océanopolis à Brest, la Cité de l’Espace de Toulouse, et Nausicaa dans le Nord ont vu le jour. Des moyens importants ont été également alloués à la rénovation des musées et muséums en région, comme le Jardin des Sciences de Strasbourg pour n’en citer qu’un, et à la création de planétariums dans divers endroits du territoire, comme à Vaulx-en-Velin. A côté de ces équipements, d’importantes aides ont été accordées aux associations dédiées à la culture scientifique, en particulier vers la jeunesse, telle que l’Association Nationale Science Techniques Jeunesse, aujourd’hui Planète Sciences, et Les Petits Débrouillards. 

Cette volonté politique a pu fonctionner grâce à un appui sur un réseau d’acteurs locaux, encouragés par le « programme mobilisateur pour la culture scientifique et technique » animé par Jean-Marc Lévy-Leblond et Jean-Claude Pecker, et d’acteurs de terrain, militants comme Bernard Maitte, Michel Cabaret, Michel Crozon … A partir de cette base militante, un maillage s’est créé, soutenu par les aides des collectivités locales, régionales et européennes. 

Quels sont selon vous les enjeux des politiques actuelles en matière de CSTI ?

L’enjeu principal a été illustré de manière criante ces deux dernières années avec la pandémie de Covid-19. Il s’agit de la capacité à faire face aux mises en causes permanentes faites à la science. L’usage actuel des réseaux sociaux et le traitement de l’information par les médias ne permet plus de faire la différence entre le socle du savoir établi et l’avis de tout un chacun. Comment, dans ce contexte, maintenir une pensée rationnelle et un débat avec de l’esprit critique ? Devant l’infobésité, les médias jouent un rôle clé et les acteurs de la CSTI ont tout intérêt à se saisir de cette question pour jouer leur rôle de médiateur dans ce domaine. Cette question a toujours existé, mais semble se poser davantage aujourd’hui, avec la montée des dogmatismes.

Un autre enjeu primordial est celui de cibler les jeunes pour les encourager à emprunter les filières puis les carrières scientifiques. Donner le goût des sciences par le côté ludique est un rôle important des acteurs de CSTI. 

De manière générale, la question du rôle incitatif de l’Etat se pose. On peut regretter une baisse de cette influence de l’Etat, qui allait de pair avec des financements importants, en particulier permettant aux structures de CSTI de fonctionner de manière plus durable que ne le permet aujourd’hui le financement fondé sur appels à projets. 

À l’occasion du Congrès 2022 de l’Amcsti, nous analysons les évolutions de la CSTI, d’un « partage des sciences » vers « un engagement citoyen ». Qu’est-ce que cela vous évoque ?

Le « partage des sciences » décrit un moment de la CSTI où la science se diffusait plutôt de manière descendante, des « sachants » vers le public. La période de l’« engagement citoyen » que nous connaissons actuellement demande une implication plus forte des citoyens. Ces moyens d’implication sont encore à développer, dans un espace comme l’Amcsti. Je trouve particulièrement intéressantes les « conférences de consensus » dans les pays nordiques qui permettent de débattre de questions qui posent problème, ou encore la récente Convention Citoyenne sur le Climat constitué d’un panel représentatif. En ce sens, multiplier les rencontres entre les chercheurs et le public, en particulier dans des lieux insolites, pour toucher « tous les publics » semble fondamental dans une telle période. 

La question de l’inclusion et de la diversité dans les lieux de CSTI prend de plus en plus d’importance ces dernières années. Avez-vous été témoin d’une évolution à ce sujet ? 

Pour moi, l’accessibilité physique, dans les lieux, a été réalisée en grande partie, mais la question de l’accessibilité intellectuelle reste encore timide. Faire tomber les barrières est un processus compliqué et long. Au premier rang de ces questions, celle de faire accéder les filles aux carrières scientifiques se pose encore. Des expérimentations avec des publics plus « éloignés » de la CSTI existent, comme le fait Planète Sciences avec ses lancements de mini-fusées ou ces concours de robotique dans les quartiers, ou la Canopée des Sciences en Guyane qui organise les « UltraFast Oyapock », des itinéraires de découverte scientifique sur le fleuve Oyyapock au Maroni. Ce type de démarches pourrait être multiplié. 

L’exposition à laquelle vous auriez aimé contribuer au cours des 40 dernières années ?

J’ai suivi la conception de la Cité des sciences et de l’industrie quand j’étais en poste au ministère de la Recherche. C’est donc la Cité des enfants qui me vient en tête, avec sa particularité de s’intéresser aux jeunes voire très jeunes publics. Cet espace d’exposition a été une source d’inspiration en région et à l’étranger, et a toujours un grand succès aujourd’hui. 

 

1 Le professeur Hubert Curien était un cristallographe français, ministre de la Recherche et de la Technologie de 1984 à 1986 puis de 1988 à 1993. Président du Centre national d’études spatiales de 1976 à 1984 puis premier président de l’Agence spatiale européenne de 1979 à 1984, Hubert Curien est considéré comme le père de l’Europe spatiale.