« Nos publics veulent se forger leur propre opinion »

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Entrée de l'Exposition Sauvage © Muséum de Neuchâtel

Au Muséum d’Histoire naturelle de Neuchâtel, l’Anthropocène est devenu un thème incontournable. Central dans l’exposition Pôles, feu la glace (2019), il est traité à travers une réflexion sur l’effondrement de la biodiversité dans Sauvage, la nouvelle exposition du Muséum. Ludovic Maggioni, son directeur, nous raconte comment cette notion s’intègre dans les projets du Muséum et ses rapports avec ses visiteurs.

L’exposition Pôles, feu la glace, présentée en 2019, était l’une des premières à mettre en scène l’anthropocène au Muséum d’Histoire naturelle de Neuchâtel : quelles évolutions voyez-vous aujourd’hui dans la scénographie des nouvelles expositions abordant ce sujet, dans votre nouvelle exposition Sauvage ou ailleurs ?

Depuis l’exposition Pôles, feu la glace, de nombreuses autres, dans divers musées, ont directement ou indirectement traité du sujet. Celle du musée des Confluences, que je vais découvrir lors du Congrès de l’Amcsti, offre une vision de l’impact des sociétés humaines sur la Terre depuis le Néolithique, d’autres comme celle du Muséum d’Histoire naturelle de Bâle intitulée La terre aux limites se proposent de faire un état de situation de la planète. Au musée de la Chasse et de la Nature (Paris), des dioramas de l’Anthropocène ont été récemment agencés dans les nouveaux espaces. Ils permettent de revisiter un classique des muséums d’histoire naturelle en soulignant les interactions entre la nature et les activités humaines. Bref, le sujet n’est pas oublié et des approches différentes sont proposées.

Ici, à Neuchâtel, cette notion est toujours explorée de manière diverse dans la programmation. Ainsi par exemple, l’exposition actuelle Sauvage présentée jusqu’au 27 mars 2022 propose une réflexion sur l’effondrement de la biodiversité. Comme à notre habitude, ce sujet est traité avec une thématique large, afin de s’adresser au plus grand nombre. Sauvage est à la fois une immersion dans l’imaginaire des représentations de la nature sauvage mais aussi un plaidoyer pour la biodiversité.
Autour de cette exposition, la programmation culturelle explore différentes manières de sensibiliser les publics à la conservation et la protection de la biodiversité. Par exemple, un tatoueur de Vevey a récemment proposé l’idée de réaliser des flash tattoos en reversant les fonds de ce travail à la Swisscetacean society. Un opéra sauvage a quant à lui offert un regard sur les notions de nature et de culture.

Les collections de l’Anthropocène du Muséum, qui possède déjà des objets mettant en exergue les interactions des humains aux autres êtres vivants, se sont enrichies. L’artiste genevois Christian Gozenbach a créé et donné au Muséum un fossile de l’Anthropocène baptisé Dysonus. Une bannière de manifestation issue des mouvements pour le climat est également entrée dans les collections.

Lors du travail sur les contenus, l’équipe du Muséum est toujours sensible à la manière dont les autres êtres vivants que les humains peuvent avoir une voix. Dans l’exposition Sauvage, un espace sonore propose la diffusion d’enregistrements de vocalises. Il permet d’une part de s’immerger dans un monde méconnu et d’autre part de se rendre compte que les sons que l’on imagine lointains et très exotiques sont parfois très indigènes et proches.
Dans la salle de conférence du Muséum, un lièvre a pris place sur un siège avec l’inscription : « Et lui, qu’en pense-t-il ? »

La dernière salle de Pôles, feu la glace, baptisée Stars anonymes, présentait un recueil de témoignages sur la fonte des glaces et proposait aux visiteurs de partager le leur. Qu’avez-vous appris sur le rapport de vos publics à l’Anthropocène ?

Qu’ils ne cherchent pas nécessairement des solutions et qu’ils ne viennent pas au Muséum pour que nous leur disions par exemple de ne pas prendre leur voiture. Nos publics sont en recherche de sens et de compréhension, ils veulent pouvoir se confronter à des points de vue, se forger leur propre opinion. Ils souhaitent également être surpris, marqués par l’originalité des propos qui leur sont servis.

Les efforts de mise en scène et les collaborations artistiques, en plus des contenus scientifiques, permettent de vivre des expériences uniques. Dans l’exposition Sauvage la dernière salle est cette fois un espace d’expression picturale. Des citations sur la conservation et la protection de la nature sont inscrites sur les murs, et les visiteurs peuvent laisser un mot, un dessin en lien avec cette thématique. Des artistes sont également invités tout au long de l’exposition pour transformer la salle. Marcel Barelli, un illustrateur de suisse romande, a par exemple réalisé une grande fresque sous forme de bande dessinée qui donne la parole aux animaux.

Vous avez mis en place des « expositions à emporter » pendant le confinement. Pourriez-vous nous en dire quelques mots ? Comment cette démarche inédite a-t-elle été accueillie par les publics ?

Lors de la fermeture des établissement non essentiels, il a,entre autres, été beaucoup question de culture. Y-a-t-il une différence entre culture et divertissement, est-ce la même chose ? Quels sont au final les besoins fondamentaux de nos sociétés occidentales ? Il n’a fait aucun doute que la nourriture et l’hygiène étaient incontournables, mais finalement quid de l’esprit ? De nombreuses initiatives ont été mises en place dans le monde virtuel, mais peu dans le monde réel.

Pour signifier son engament et une forme de résistance, l’équipe du Muséum a souhaité symboliquement affirmer que la culture est un besoin fondamental. Ainsi, comme dans les restaurants, une exposition à emporter a été conçue avec les ingrédients de Sauvage. Une boîte en carton, des matériaux issus du recyclage de la production de l’exposition et des conseils de l’équipe se sont ainsi retrouvés dans 34 boîtes (photo ci-contre). L’objectif était de construire une mini exposition à la maison et d’envoyer une image de sa réalisation. Le Muséum a ouvert ses portes un matin, en pleine fermeture des lieux culturels, pour permettre d’acheter une exposition à emporter. En 1h, tous les kits étaient vendus !

Ludovic Maggioni, directeur du Muséum d’Histoire naturelle de Neuchâtel