Open badges, « un chemin d’apprentissage »

Science e(s)t engagement citoyen
Eric-Rouselle

Quel a été le contexte d’apparition des open badges ?

C’est parti des États-Unis, et plus particulièrement d’une observation d’un « gouffre » entre le système scolaire et le besoin des entreprises. En effet, on acquiert 70 % de nos compétences par nos actions de tous les jours. Nos engagements sociaux, politiques, nos loisirs, nos passions…
Dans une société qui change très rapidement, quand le marché de l’emploi a besoin de rencontrer des compétences spécifiques et particulières, on a besoin de reconnaître d’autres atouts chez les individus.
Des réflexions ont alors été menées afin d’imaginer des outils qui pourraient être plus « sexy » que les diplômes mais qui viendraient en complément. Les open badges sont nés !
Ce qui est intéressant, c’est qu’il faut les imaginer comme des révélateurs de compétences : ils montrent la partie immergée de l’iceberg. Les compétences sont présentes mais non reconnues, et pourtant elles peuvent être fondamentales pour les individus.
L’open badge est centré sur l’individu, ce qui fait une grande différence par rapport au système formel : je suis pro-actif pour l’obtenir et il est à moi, il est ce que je suis réellement. À la différence du certificat ou du diplôme qui m’est délivré et qui est général. Il n’y a pas de concurrence avec les diplômes dit formels. Au contraire il faut y voir des ponts, des passerelles ; car il s’agit de reconnaître des compétences formelles et non formelles pour que différents acteurs puissent travailler ensemble, mais aussi que les entreprises puissent recruter les salariés adaptés à leur besoin.

Est-on alors dans un apprentissage à la carte ?

Il faut plutôt qualifier cela de « chemin d’apprentissage ». Cela amène au même résultat mais par un chemin différent et dans un mode beaucoup plus engageant pour l’apprenant. On peut, d’ailleurs, utiliser des open badges d’un point de vue plus académique comme outil de motivation progressif au cours des études.

Le badge c’est informel alors ?

Pas forcément : c’est une question de contexte. Encore une fois, le badge est un complément et il peut avoir une assise très large. Il est possible d’avoir un badge pour une prise de position sur des enjeux particuliers. Ce n’est pas qu’une reconnaissance de compétences, cela peut être aussi une reconnaissance de position.
La demande de badge peut être vue par un examinateur, mais il peut être délivré par des pairs. Les cas de figures sont multiples.
Ce qui est constant c’est la reconnaissance des compétences qui vient modifier profondément les approches et les rapports à l’apprentissage initial comme continu. Le champ des possibles est vaste, mais cela répond aux besoins de la société du XXIè siècle. Il faut que nous sortions du modèle industriel, où tout le monde est formé de la même façon.
Dans des pays où l’enseignement formel n’est pas à la hauteur, du point de vue de l’organisation et de l’accessibilité, on doit voir au travers du mouvement des opens badges un formidable outil d’émancipation individualisé et de reconnaissance des savoir-faire et savoir-être.

Où en sommes-nous en France ?

Les pionniers commencent à comprendre, à appréhender la valeur des badges dans le monde. En France, on a une approche intéressante, même s’il y a un peu de retard. On est plus dans une approche en réseau, plus stratégique qui, à moyen terme, devrait avoir un véritable impact à un niveau régional. Il faut penser à des écosystèmes qui pourraient se faire en partant d’initiatives locales. On pourrait très vite engager les employeurs dans ces écosystèmes et créer des systèmes d’échange de compétences. On va pouvoir sortir des bacs à sable, passer les frontières. Le badge comme le portfolio sont des éléments de transition. C’est un véritable outil de transformation à des échelles et des niveaux différents.

Comment délivre-t-on des badges ?

Dans notre projet « Open badge factory », nous avons remarqué que la délivrance de badges fondée sur une demande personnelle de l’individu, donc dans une démarche volontaire, trouve plus de sens. Dans ce contexte, les bagdes sont utilisés à 90 %. Si les badges sont remis par une structure, alors ils ne trouvent que 15 à 30 % d’utilisation. Une approche assez classique après un atelier, où l’on a donné un rôle à l’apprenant, est que celui-ci peut lui-même demander des badges sur ses aptitudes. L’idée est que l’open badge peut être utilisé et montré comme une preuve granulaire et modulaire de ses compétences.

Comment peut-on les utiliser ?

En Finlande, des professeurs ont développé 75 badges autour de compétences dans les technologies de l’information et de la communication. La demande des badges par les professeurs et leur attribution ont ainsi permis de reconnaître des compétences préalables.
Ces compétences ont alors conduit à un accompagnement des professeurs qui avaient un vrai manque, et à développer une formation plus adaptée et ciblée, avec par conséquent une rationalisation des financements engagés. Ce qu’il faut bien comprendre c’est que les badges ne sont pas des objets, ils sont des connecteurs. Émettre un badge, c’est créer une connexion.
Par ailleurs, on ne peut imaginer développer cette approche des opens badges sans concevoir et développer les moyens de communications de ces outils, car sans cela ils n’ont pas de valeur.

Pouvez-vous nous parler de l’open badge passeport ?

Il s’agit d’une plateforme sur laquelle chacun peut afficher, stocker, gérer ses badges. Là aussi on est dans la création de communautés. Au travers de cet outil, je peux reconnaître les personnes ayant le même badge que moi au sein d’une communauté de pratiques, et avoir la possibilité de partager, en ajoutant des commentaires aux badges afin d’affiner leurs contenus. Il faut noter également que des badges peuvent être complémentaires, l’enjeu étant qu’ils soient ensuite reconnus par des institutions.
Par exemple, je suis entrepreneur en Finlande, je cherche un développeur java. D’une façon traditionnelle je vais avoir des certificats (comme un cours lambda de 60 heures de programmation).
Moi, en tant qu’employeur, j’ai besoin de savoir rapidement et exactement qui je souhaite recruter pour un besoin particulier.
Si cette personne vient avec un badge de compétence java avec du code par exemple, et bien, je peux regarder directement son savoir-faire. C’est une dimension beaucoup plus concrète pour le bénéficiaire et il est pro-actif sur sa compétence.
Au Canada, les open badges sont utilisés pour éviter le décrochement scolaire. On identifie alors un chemin d’apprentissage pour l’élève en fonction de ses attentes et de ses compétences et on l’accompagne pour que lui-même soit acteur de son apprentissage.
Un autre cas : nous travaillons avec une structure qui développe des missions humanitaires en réseau. Ce qu’elle souhaite, c’est pouvoir faire reconnaître les compétences développées sur le terrain. Mais c’est aussi pouvoir identifier des instructeurs, car ceux-ci auront des compétences qu’ils pourront transmettre aux personnes sur place. C’est une manière de développer une approche standardisée avec une qualité de services, et en augmentant le nombre de personnes formées. Sur le terrain, on ne peut pas former tous les volontaires mais on peut faire reconnaître les compétences.