Une promenade muséale à la confluence des approches

Du partage des sciences à l'engagement citoyen - 40 ans de politiques de CSTI
Machine arithmétique de Blaise Pascal, Inv. 19600 © musée des Arts et Métiers-Cnam / photo Sylvain Pelly

Bruno Jacomy est conservateur en chef honoraire du patrimoine. Ingénieur arts et métiers (à l’ENSAM, École nationale supérieure d’arts et métiers) et docteur en psychologie sociale, il a été conservateur à l’Écomusée du Creusot-Montceau (1976-1983), directeur adjoint et responsable scientifique de la rénovation du musée des Arts et Métiers à Paris (1989-2005), enfin directeur scientifique du Musée des Confluences, à Lyon (2005-2016).

Quel est votre objet de musée préféré ? 

Quelle question difficile ! Je ne sais pas si l’on peut parler d’objet préféré, mais si je devais citer l’objet qui a suscité pour moi l’émotion la plus forte, ce serait la Pascaline, et plus précisément, parmi ceux que possède le musée des Arts et Métiers, l’exemplaire de la « machine arithmétique à chiffres plus sous et deniers », signée de la main même de Blaise Pascal. C’est pour moi une machine remarquable parce qu’elle a été conçue par un jeune de 19 ans avec des moyens techniques finalement rudimentaires, et que personne auparavant ne l’avait imaginée. Elle transcrit en mécanisme une opération intellectuelle. Quelle folie ! Et pour moi, mettre les mains sur un tel objet, reproduire les gestes de Pascal il y a 350 ans, c’est un privilège unique du conservateur, qu’il ne faut jamais oublier. 

Pouvez-vous nous citer une exposition qui vous a particulièrement marqué en tant que visiteur ?

Là encore, tant d’expositions m’ont marqué qu’il est délicat d’en sortir une du lot, mais je choisirais peut-être Parce queue, en 2014, ou encore Manger, en 2016, deux expositions du Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel. Nos amis suisses excellent dans l’alliage de la rigueur scientifique et de l’humour subtil, sur des thèmes tellement évidents qu’on se demande pourquoi ils n’ont pas été traités auparavant. 

À quel projet porté par un collègue d’une autre institution auriez-vous aimé participer ? 

Bien sûr, j’aurais été ravi de participer aux projets neuchâtelois, mais je crois que pour l’institution, j’aurais choisi CosmoCaixa, le musée des sciences de Barcelone, projet porté dès ses débuts par Jorge Wagensberg, un physicien muséologue visionnaire. L’exposition Amazonia, que j’avais découverte en 1994 à l’occasion du colloque de l’Amcsti qui s’était tenu en Catalogne, a été pour moi une révélation. Je crois qu’il incarne la difficile synthèse du centre culturel, du musée scientifique et du musée de société, avec l’approche immersive qui n’était alors pratiquée que par les parcs de loisirs. 

Vous avez travaillé dans un musée conservant entre autres des collections d’histoire naturelle – le Musée des Confluences – après avoir passé de nombreuses années dans des musées techniques (en particulier le musée des Arts et Métiers), avez-vous identifié des approches particulières ? 

C’est vrai que mon passage du musée des Arts et Métiers au Musée des confluences a pu sembler curieux, la part du patrimoine technique étant assez limitée dans le musée lyonnais. Mais pour moi, ce musée a représenté à la fois un véritable défi muséologique et une expérience humaine tout à fait originale. J’y ai encore beaucoup appris, et c’était pour moi aussi une manière de retourner aux sources de mon parcours professionnel dans le monde des musées. J’y suis entré à 22 ans à l’Écomusée du Creusot-Montceau, passant du milieu industriel, auquel ma formation me destinait en priorité, à un monde nouveau, où la technique, le patrimoine, l’histoire y étaient approchés d’une manière pluridisciplinaire, entre l’anthropologie, l’histoire sociale, la philosophie, l’économie, etc. Cet aspect fondamentalement transversal, je le retrouvais dans le projet lyonnais, porté par Michel Côté 1. J’avais l’impression, en m’impliquant dans cette « confluence » des approches, de boucler une promenade muséale engagée 30 ans auparavant.

Mais le Musée des Confluences, c’était aussi la mutation d’un muséum d’histoire naturelle, et à travers l’Amcsti d’un côté, et de l’autre le Muséum national, dont nous avions suivi les pas lors de la rénovation de la Grande Galerie de l’évolution, j’avais l’impression de me retrouver « en famille », même si mes compétences en matière de sciences naturelles sont fort limitées. Si je devais tenter un portrait comparatif entre les musées d’histoire naturelle et les musées techniques, je donnerais deux éléments. Tout d’abord, je citerai un parallèle qui s’impose à mon avis en matière de matériel d’étude. Dans les muséums, on a l’habitude de traiter les objets en grand nombre. Et donc au musée des Confluences, pour les collections d’histoire naturelle, on a pris le parti de ne conserver en collections patrimoniales que ce qui avait fait l’objet d’une sélection réalisée à la suite d’un véritable travail de recherche scientifique. La même démarche sera sûrement mise à profit dans les années à venir dans les collections techniques. Dans les deux cas, le recul nécessaire face aux changements contemporains s’impose. Le second élément que je citerai est celui de l’apport considérable des naturalistes amateurs dans le monde de l’histoire naturelle. C’est avec des yeux envieux qu’on peut regarder la rigueur des collectionneurs de papillons, d’oiseaux, de chauves-souris, de fossiles qui constituent des fonds énormes, y consacrent toute leur énergie, et souvent en font don au patrimoine national. Quel exemple pour toutes les autres catégories de musées !

Comment imaginez-vous la CSTI dans 10 ans ? Quels défis nous attendent ?

Je pense qu’il y a deux défis à relever, et qui pour moi n’ont malheureusement pas forcément évolué dans le bon sens ces dernières années. Le premier, c’est la défiance envers la science et les scientifiques, avec la diffusion de fausses informations ; le second, c’est le manque d’intérêt des jeunes pour des métiers techniques. Dans les deux cas, ce n’est, à mon avis, que grâce à la montée en compétences de la population en matière de sciences et de techniques que nous pourrons faire face aux changements de toute nature qui nous attendent.

Un conseil de lecture ? 

Peut-être De l’inégalité parmi les sociétés, de Jared Diamond (Gallimard, 2000), parce qu’il renverse notre point de vue occidental et nous force à imaginer l’histoire du monde autrement. Je suis toujours fasciné par les auteurs qui arrivent ainsi à croiser toutes les approches pour nous montrer l’évolution des sociétés en prenant en compte tant de facteurs différents.