Les visages multiples de l’innovation, entre travail, recherche et industrie

Quels I pour quelles cultures ?
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En analysant la place actuelle de l’entrepreneur, du travail salarié et de la recherche dans le monde de l’industrie, Claude Didry définit les différents registres de l’innovation.

 

Le travail à l’épreuve de l’innovation

Le diagnostic récent, en France, d’un phénomène de désindustrialisation (1), a fait apparaître l’innovation comme un des leviers essentiels d’une politique de reconquête du terrain perdu dans l’industrie. Or cette innovation, dont on attend le salut industriel du pays, caractérise, pour Schumpeter, la capacité de l’entrepreneur à découvrir de nouveaux marchés, de nouveaux processus productifs ou de nouveaux produits, notamment par sa vision des applications industrielles que dessinent les avancées de la recherche.

Dans cette optique, en suivant l’inspiration de la sociologie des réseaux, l’entrepreneur apparaît comme un pont entre des univers a priori disjoints (2), notamment, un monde de la recherche tourné vers la compréhension des phénomènes, et un monde de l’industrie visant l’efficacité dans la réalisation de produits. Cette conception de l’entrepreneur connaît aujourd’hui un regain d’intérêt dû, pour partie, à la réussite des start-ups de la Silicon Valley.

Mais en admettant l’existence de cet individu exceptionnel qui voit ce que les autres ne voient pas, ne faut-il pas également se demander comment il fait partager sa « vision » aux salariés appelés à réaliser le projet qu’il a conçu ? Certes, le problème se pose moins dans l’univers du software et des applications Internet qui semble pouvoir se passer, la plupart du temps, d’une infrastructure industrielle.

Mais il prend une tout autre ampleur quand la matérialité du produit implique un travail de précision, notamment au cours de cette étape indispensable du prototype. Notons au passage que l’Internet n’échappe pas à cette dimension, qui apparaît quand se pose le problème de la connectivité par câble ou par onde (3).

Le mécanisme de l’innovation comme « transfert » entre une activité de recherche ancrée dans les attentes d’une communauté scientifique, et une activité industrielle tournée vers la réalisation de produits apparaît alors trop linéaire. Il doit, au minimum, intégrer les interactions entre chercheurs et développeurs que nécessite l’industrialisation d’une innovation et envisager, dans ces interactions des formes de feed-back entre recherche et développement. Dès lors, l’innovation fait apparaître des zones de superposition entre l’activité de chercheurs publics et salariés et celle des autres salariés (ingénieurs, techniciens, ouvriers…) dans laquelle il devient difficile de distinguer clairement ce qui relève d’une recherche plus fondamentale et de ses applications industrielles. Si l’on veut alors à définir l’activité de l’entrepreneur, c’est sans doute autour de cette capacité à « susciter des situations d’innovation » (4) en agrégeant un ensemble d’acteurs hétérogènes qu’il faut chercher.

Au vu de la dimension collective de l’innovation dans les activités industrielles, on voit se dessiner, derrière la figure abstraite de l’entrepreneur, cette entité que constitue l’entreprise. Comme le montrent Hatchuel et Ségrestin (5), la vocation de l’entreprise est justement cette intrication entre une activité de production et une activité d’innovation et c’est précisément cette dimension que le poids des marchés financiers tend à remettre en cause, par l’ambition irrationnelle de clarifier les ressorts de la rentabilité en découpant les entreprises en centres de profit.

Cela conduit à revenir sur la métaphore de l’entrepreneur comme pont entre deux univers séparés, pour saisir l’entreprise comme base de l’innovation précisément par la coopération qu’elle organise entre différentes catégories de travailleurs. Ainsi, pour le sociologue David Stark (6), cette dynamique de l’innovation oblige à revoir la conception classique de l’organisation établie par l’entreprise comme une hiérarchie dans laquelle des esprits éclairés dicteraient leurs vues à de purs exécutants.

Cela implique, dans le même temps, de réviser une conception du travail fondée sur la subordination pour saisir la part d’initiative individuelle, d’improvisation collective et de dissonance entre des points de vue différents que requiert la réalisation d’une innovation. C’est plutôt d’une « hétérarchie » qu’il faudrait parler, dans ces espaces dédiés à l’innovation que David Stark observe à travers le miroir grossissant de fragiles start-ups new-yorkaises.

 

Les résultats d’une enquête sur les travailleurs de l’innovation

Pour analyser les mécanismes de l’innovation, il est donc indispensable de sortir de la focalisation sur l’entrepreneur pour intégrer la part qu’y prend le travail salarié. Cela implique également de revenir sur le travail en se demandant si l’innovation concerne prioritairement une population spécifique, par son activité et ses compétences, ou si ce processus de l’innovation irrigue plus largement l’entreprise rendant difficile l’identification d’une population critique.

L’enquête que nous avons engagée sur les « travailleurs de l’innovation » (7) a été marquée par le souci de maintenir ouverte cette question des frontières déterminant la population étudiée. En envisageant une diversité de terrains, notre objectif était de revenir sur la multitude des formes prises par l’innovation, de la découverte scientifique résultant de l’activité de chercheurs publics et privés, aux « nouvelles technologies » dont il s’agit de suivre la mise en œuvre dans une activité productive établie.

Notre premier constat a été celui des limites d’un modèle unique de l’innovation, face à une hégémonie de ce modèle de la création de start-ups inspiré par les réussites de la Silicon Valley. On retrouve le modèle plus ancien de la recherche dans la grande entreprise, tel qu’il se dessine dans les États-Unis au XXe siècle (8), notamment sous la figure emblématique des Bell Labs (9) qui se sont internationalisés à la suite de la fusion Alcatel-Lucent. L’enjeu est ici de créer dans l’entreprise un environnement favorable à un questionnement fondamental à partir duquel sont concevables des avancées scientifiques dont se dégageront des innovations radicales.

Mais l’existence de grandes entreprises peut également encourager des formes plus coopératives d’activité, dans la recherche de solutions à des problèmes industriels comme dans le cas de la voiture électrique. Le processus d’innovation part ici d’une forme de ‘veille technologique’, permettant une ouverture sur les recherches en cours dans des laboratoires publics (comme le CEA), voire dans d’autres entreprises (en l’espèce dans le domaine des batteries). Les institutions universitaires et de recherche peuvent également jouer un rôle important pour créer les conditions d’une recherche coopérative à l’échelle d’un district industriel, face au risque d’étouffement que la pression de grands groupes peut exercer sur la sous-traitance, comme le montre le cas montréalais de l’aéronautique. La présence de l’État ne se réduit donc pas à la figure d’un « État stratège », incitant les entreprises à innover par le seul levier financier : elle prend également la forme d’une coopération public-privé qui se traduit par l’engagement direct d’acteurs publics dans des opérations de recherche plus ou moins formalisées.

Notre deuxième constat a été celui de la difficulté à cerner une catégorie spécifique de salariés dédiée à l’innovation. Ainsi, dans le cas de la porcelaine, enfermée initialement dans une production artisanale misant sur l’esthétique, la création d’une école d’ingénieurs dès les années 1930 s’est accompagnée d’une activité d’exploration des potentialités techniques de la céramique, orientant les entreprises vers d’autres usages de la porcelaine dans le domaine notamment de l’électricité. C’est alors toute la filière qui est bouleversée.

A l’inverse, le volontarisme managérial qui se manifeste à travers la création d’une catégorie d’ « experts » dans le domaine aéronautique, ne s’accompagne pas de l’ouverture visée sur les évolutions de la recherche, mais apparaît plutôt comme un échelon supplémentaire dans la carrière d’ingénieurs qui continuent à se consacrer aux activités productives. Enfin, l’introduction d’une technologie nouvelle telle que le « chemin de fer électronique » dans la presse se traduit par un bouleversement des catégories existantes, suscitant un mélange des tâches éditoriales et de mise en page, tout en encourageant l’émergence d’une catégorie nouvelle, celle d’informaticiens en capacité de développer des logiciels dédiés. Or, cette dimension « nouvelles technologies », un peu oubliée ces derniers temps, constitue toujours un aspect important de l’innovation comme en témoigne le retard des entreprises industrielles françaises dans le domaine de l’informatisation et de la robotisation (10).

Un troisième constat est celui d’une tension entre, d’une part, une orientation vers la recherche et, d’autre part, le besoin de répondre aux marchés. Dans le premier cas, rencontré au sein des Bell Labs d’Alcatel-Lucent, la dynamique d’innovation passe par une coopération entre des chercheurs plus tournés vers la démonstration scientifique et des développeurs plus attachés à l’amélioration des produits. Mais la difficulté se reporte sur la question de la réalisation de l’innovation, quand vient à manquer un potentiel industriel
éliminé au fil des restructurations. Dans le second cas, rencontré dans l’aéronautique, la réussite commerciale présente le risque d’absorber le temps prévu pour la recherche, dans la réponse aux urgences des marchés.

 

Des registres de l’innovation ?

Face à la multitude des voies prises par l’innovation dans le monde du travail, les résultats de notre enquête nous ont mis sur la voie d’une pluralité de registres de l’innovation dans un univers soumis à des tensions multiples. Un premier champ de tensions se dessine autour de la polarité entre l’« exploration », entendu par March (11) comme une démarche tendant à consacrer du temps et des moyens à la recherche de solutions à long terme et l’ « exploitation » reposant sur le raffinement de processus bien identifiés dans un objectif d’efficacité en termes de coûts et d’ouverture de nouveaux marchés.

La notion d’exploration permet de dépasser la distinction entre une « recherche fondamentale » le plus souvent prise en charge par des organismes publics et une « recherche appliquée » plutôt proche du développement des entreprises privées. La notion d’exploitation permet d’envisager une innovation adaptative, sur la base de connaissances acquises, que ce soit sous la forme de processus technologiques bien identifiés ou sous celle de brevets tirés de l’application d’avancées scientifiques préalables.

Un second champ de tensions se noue autour de la polarité entre une innovation partenariale, impliquant autour de l’entreprise innovante des organismes de recherche, ou encore des sous-traitants, d’une part, et, d’autre part, une innovation interne à l’entreprise pouvant aller jusqu’à la constitution de laboratoires spécifiques. Ce champ correspond aux formes prises par la dynamique de « coalition » portant l’innovation, en nous inspirant de l’analyse proposée par March (12) pour envisager la firme comme une entité politique soumise dans ses choix collectifs à des formes variables de coalition entre ses membres.

En croisant ces deux champs de tension, il devient possible de situer les différents modèles de l’innovation dans un espace à deux dimensions, permettant de sortir de la vision classique d’une évolution linéaire menant d’un modèle à un autre. Comme le souligne à une échelle plus large Dominique Pestre (13), le diagnostic d’une transformation de la production scientifique avancé par Nowotny, Scott et Gibbons (14) passant de la science académique à une « techno-science » fondée sur la valorisation financière des découvertes scientifiques, s’avère réducteur au regard de la multiplicité des formes passées et présentes prises par les activités concrètes de recherche.

Certes, le modèle de la techno-science fabless demeure aujourd’hui dominant dans le discours public, en ramenant l’innovation au brevet que des créateurs de start-up tireraient de la mise en œuvre de découvertes scientifiques. Dans ce cadre, l’industrie apparaît comme un facteur délocalisable dont l’ancrage ne pourrait résulter, dans un pays tel que la France, que des concessions consenties sur des conditions de travail très exposées aux faibles coûts de la main-d’œuvre dans les pays émergents. La culture scientifique et technique est vue ainsi comme extérieure au travail, pour se réduire à la séduction du consommateur.

Mais ce modèle n’a pas pour autant éliminé le modèle de la « science industrielle » envisagé par Carlson (15), comme le montre le cas d’entreprises telles que Thalès et Alcatel-Lucent en France. Cela suggère d’identifier ces différents modèles comme autant de registres de l’innovation, en fonction de la manière de résoudre les tensions que traverse celle-ci.

 

Les-registres-de-l’innovation

 

  •  Le registre de la technoscience repose sur l’exploitation de la propriété intellectuelle résultant de la capacité d’un créateur d’entreprise, à dégager des usages productifs à partir d’avancées scientifiques selon une logique d’exploitation des résultats scientifiques. Dans ce registre, l’innovation prend appui sur une activité extérieure de production de connaissance et de formation (institution universitaire, école d’ingénieurs…). Elle repose également sur la mobilisation de capacités industrielles qui n’ont pas vocation à faire partie de l’entreprise, mais sont conçues dans un système de sous-traitance relativement pérenne. Dans ce cas, la propriété intellectuelle permet de poursuivre les concurrents tentés de s’approprier les connaissances partagées avec les sous-traitants (comme par exemple Apple contre Samsung).
  • Le registre de la veille industrielle renvoie à une activité de R&D visant à renforcer les avantages concurrentiels de l’entreprise, par une intégration ponctuelle des avancées scientifiques dans le cadre d’une production industrielle établie. Dans ce cas, « la R&D interne a fondamentalement pour fonction d’assurer à la firme d’exploiter les potentialités technologiques présentes dans son environnement. » (16).
  • Le registre de la « science industrielle » (au sens de Carlson) tend à intégrer dans la firme une capacité d’analyse et de compréhension scientifique du mode de fonctionnement, et de dysfonctionnement, des dispositifs techniques produits par la firme. L’enjeu est de pouvoir proposer des dispositifs techniques alternatifs, en permettant d’assurer de manière plus efficace et d’étendre les fonctions existantes.
  • Le registre des grands programmes publics renvoie à l’action de l’Etat dans l’élaboration de dispositifs techniques nouveaux permettant d’assurer une fonction de « grandeur nationale », qu’il s’agisse de programmes liés à l’armement ou à la modernisation de services publics (17). Comme le souligne Louis Gallois, « La France a un savoir-faire et une tradition de grands programmes qui ont « tiré » son développement technologique et son industrie » (18).

Face à cette pluralité de registres, les vertus de l’innovation dans une perspective de redressement industriel apparaissent finalement relatives tant dans leur cohérence interne que dans leur extension. Si le registre de la techno-science a été au centre de l’action publique depuis une vingtaine d’années, c’est sans doute aujourd’hui le retour de ces grands chantiers d’innovation soutenus par des programmes publics qui semble le fait le plus marquant. Il appelle une mobilisation large qui, au-delà du potentiel scientifique, suppose l’existence, même amoindrie, d’une base industrielle. En ce sens, une action publique dans le domaine de l’innovation ne peut pas se passer d’une véritable politique industrielle.

 

Notes
(1) « Toutes les analyses récentes convergent vers un même constat : l’industrie française atteint aujourd’hui un seuil critique, au-delà duquel elle est menacée de déstructuration. », Louis Gallois, « Pacte pour la compétitivité de l’industrie française », rapport pour le Premier Ministre, novembre 2012.
(2) Dans les termes de Ronald S. Burt, l’entrepreneur comble un « trou structural » entre deux réseaux distincts, voir R. S. Burt, « Le capital social, les trous structuraux et l’entrepreneur », Revue Française de Sociologie, 36-4, 1995, p. 599-628.
(3) Sur les installations matérielles indispensables au fonctionnement de l’Internet, voir Andrew Blum, « Tubes.
A Journey to the Center of the Internet », New York, HarperCollins Publishers, 2012.
(4) Pierre-Paul Zalio, « Entrepreneur », dans A. Bévort, A. Jobert, M. Lallement et A. Mias, Dictionnaire du travail, Paris, Presses Universitaires de France, p. 260.
(5) Armand Hatchuel et Blanche Segrestin, « Refonder l’entreprise », Seuil, 2012.
(6) David Stark, « The Sense of Dissonance: Accounts of Worth in Economic Life », Princeton, Princeton University Press, 2009.
(7) Dans le cadre d’un programme ANR (2009-2013) dirigé par Pierre Boisard et moi.
(8) Bernard W., Carlson, « Innovation in the Modern Corporation. From Heroic Invention to Industrial Science », in Pestre Dominique and Kriege John, Science in the XXth Century, Amsterdam, Harwood Academic Publishers, 1997, p. 203-226.
(9) Le retour sur l’histoire de ce centre de recherche fournit l’occasion à Jon Gertner de lancer aujourd’hui la discussion sur la pertinence du modèle « Silicon Valley » dont les bases scientifiques et technologiques proviennent des Bell Labs, tout en s’inquiétant pour l’avenir de ces derniers face aux difficultés d’Alcatel-Lucent. Voir Jon Gertner, « The Idea Factory. Bell Labs and the Great Age of American Innovation », New York, The Penguin Press, 2012.
(10) Voir Louis Gallois, « Pacte pour la compétitivité de l’industrie française », op.cit., p. 11.
(11) James G. March, « Exploration and Exploitation in Organizational Learning » Organization Science, 2-1, Special Issue: Organizational Learning: Papers in Honor of (and by) James G. March 1991, p. 71-87.
(12) James G. March, « The Business Firm as a Political Coalition » The Journal of Politics, 24-4, 1962, p. 662-678.
(13) Dominique Pestre, « Science, argent, politique. Un essai d’interprétation », Paris, INRA Editions, 2003.
(14) Helga Nowotny, Peter Scott et Michael Gibbons, « Re-Thinking Science, Knowledge and the Public in an Age of Uncertainty », Cambridge, Polity Press, 2001.
(15) Bernard W., Carlson, « Innovation in the Modern Corporation. From Heroic Invention to Industrial Science », op.cit.
(16) Dominique Foray et David C. Mowery, « L’intégration de la R&D industrielle: nouvelles perspectives d’analyse », Revue économique, 41-3, 1990, p. 502.
(17) Dominique Pestre, « Science, argent, politique. Un essai d’interprétation », op. cit.
(18) Louis Gallois, « Pacte pour la compétitivité de l’industrie française », op.cit., p. 48.