Créée il y a plus de trente ans, la Fête de la Science (FdS) est un événement bien ancré dans le paysage de la culture scientifique, technique et industrielle. Si elle fédère chaque année un public de fidèles passionnés, elle gagnerait cependant à s’ouvrir davantage à celles et ceux qui se trouvent éloigné·es des manifestations de culture scientifique ou empêché·es dans leur accès pour des raisons sociales, économiques, géographiques, culturelles, physiques ou de genre.
En 2023, en Pays de la Loire, la cartographie régionale et les enquêtes de fréquentation des Villages des Sciences mettaient en évidence des inégalités d’accès à la FdS en fonction des territoires et des conditions sociales et culturelles. Les Villages en milieu urbain étaient majoritairement visités par des publics déjà initiés aux sciences et la FdS était absente des territoires ruraux et des quartiers prioritaires de la politique de la ville. Au regard de ce constat, mais aussi de l’ampleur du phénomène de désinformation scientifique, il y avait urgence à démocratiser l’accès à ce moment annuel de cohésion citoyenne autour des sciences.
C’est pourquoi, en 2024, la Délégation régionale académique à la recherche et à l’innovation, la Région des Pays de la Loire et le coordinateur régional Terre des Sciences ont décidé de faire exister la FdS différemment pour la rendre plus accessible et faire bouger les lignes.
La cartographie des événements de l’édition 2023 (figure 1, à gauche) a permis de cibler les territoires dont la FdS était absente. Parce qu’ils sont aujourd’hui l’avenir des sciences, les plus jeunes ont constitué le public privilégié des actions pilotes. Elles ont été expérimentées dans les classes et se sont fondées sur l’éveil aux méthodes scientifiques et sur le dialogue avec les femmes et les hommes qui font la recherche au quotidien. Lors de l’édition 2024 (figure 1, à droite), ces expérimentations ont été menées au sein de neuf établissements scolaires de la région au bénéfice de 420 élèves.


Crédits : Hélène Biton, coordinatrice Fête de la Science régionale Pays de la Loire.
À l’école primaire, faire prendre conscience de l’utilité des sciences
Les rencontres « Doctorant·es dans les classes » ont été créées pour permettre aux élèves de CM2 de découvrir le métier de chercheur·se, de comprendre les étapes d’une démarche scientifique en observant, en manipulant et en dessinant, et de prendre conscience que faire de la recherche c’est questionner le monde qui les entoure grâce aux sciences (figure 2). Pour 99% des 65 élèves participants, il s’agissait de la première rencontre avec un·e chercheur·se.

Figure 2 : « Doctorant·es dans les classes » à l’école élémentaire, de la préparation à la rencontre
Crédits : image générée par IA.
Au collège et au lycée, parler d’égalité de toutes et tous devant les sciences
« Femmes et Maths dans les classes » a été expérimenté pour rappeler aux élèves en classes de 3e et de 2nde l’égalité de toutes et tous devant les sciences, et en particulier l’égalité entre filles et garçons (figure 3). L’ouvrage Matheuses. Les filles, avenir des mathématiques, de Clémence Perronnet, Olga Paris-Romaskevitch et Claire Marc (2024), en a été la matière inspirante. En format classe et en petits groupes non mixtes de filles et de garçons, les chercheuses en mathématiques, en sociologie et en histoire des sciences les ont encouragés à faire de la place aux mathématiques et aux sciences dans leur orientation, à un moment où le risque de s’en détourner est fort en raison de socialisations stéréotypées, comme l’évoque Clémence Perronnet dans son ouvrage collectif. Parmi les 355 élèves participants, 83% ont rencontré pour la première fois une chercheuse.

Figure 3 : « Femmes et Maths dans les classes » en collège et lycée, de la préparation à la rencontre
Crédits : image générée par IA.
Créer les conditions d’un dialogue entre les élèves et les sciences
Réunir les compétences des partenaires de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la médiation scientifique a été essentiel pour créer un espace de compréhension mutuelle et de vulgarisation scientifique entre les élèves et les représentant·es du monde de la recherche, et pour sensibiliser la communauté éducative à la culture scientifique.
Par exemple, pour mettre en place « Doctorant·es dans les classes » dans le département d’expérimentation, la direction des services départementaux de l’éducation nationale (DSDEN) a été un partenaire clé. Elle a choisi les écoles élémentaires en ruralité et en quartier prioritaire et a été le point de contact entre les équipes éducatives et l’association de médiation scientifique. Grâce au partenariat avec le pôle doctoral de l’université de proximité, l’association a, quant à elle, sélectionné les doctorant·es qui ont pu faire reconnaître leur engagement dans le cadre de leur formation doctorale. Ces dernier·es ont été formé·es par les conseillers pédagogiques de la DSDEN afin de découvrir les connaissances acquises par les élèves dans le cadre du programme pédagogique de l’Education nationale. La DSDEN a aussi aidé les équipes enseignantes à préparer les élèves à la venue des doctorant·es, à apprécier la diversité des domaines scientifiques représentés (chimie, agronomie, psychologie, informatique, écotoxicologie) et, à plus long terme, à s’appuyer sur la pratique de la démarche scientifique proposée pour enrichir l’enseignement des sciences en classe.
Les enquêtes d’évaluation réalisées par Terre des Sciences ont permis de constater une évolution plus ou moins sensible de la perception par les élèves du métier de chercheur·se (figure 4) ou de la place des sciences dans leur parcours d’orientation (figure 5).
Dans le cadre de « Doctorant·es dans les classes », ces derniers ont pris conscience qu’être chercheur·se consiste à s’interroger sur le monde, à tenter de répondre à des questions en travaillant avec d’autres chercheur·ses, à parler d’autres langues et à voyager, et que ce métier suppose de faire de longues études (figure 4).


Les rencontres « Femmes et Maths dans les classes » semblent avoir permis aux élèves des classes de 3e et de 2nde de parler différemment d’orientation vers les parcours scientifiques, en questionnant les barrières sociales ou de genre et en faisant parfois émerger, après la virgule, à travers un peut-être ou entre parenthèses, une alternative possible à des choix qui semblaient déjà faits, comme l’illustre le verbatim d’un élève du lycée Guy Môquet à Châteaubriant : « Je ne compte pas faire d’études scientifiques car le métier que je souhaite faire n'en a pas besoin (après, à voir...).».
Qu’elle soit générationnelle ou sociale, la proximité entre les élèves et les doctorant·es ou chercheur·ses a été un facteur de facilitation du dialogue, voire d’identification. Cependant, dans le cadre de « Femmes et maths dans les classes », elle n’a pas été suffisante. Expliciter l’enjeu de l’égalité devant les sciences sans stigmatiser les filles comme les garçons n’est pas allé de soi. Pour éviter les écueils de l’agressivité ou du silence qui ont parfois été observés, le format ludique de dialogue et la présence d’expert·es du genre (notamment des sociologues) se sont révélés utiles pour transmettre une culture de l’égalité devant les sciences et susciter la prise de parole des élèves.
Au regard de ces expérimentations menées en 2024, il est apparu que faire exister la FdS dans les établissements scolaires en ruralité et en quartier prioritaire de la politique de la ville a constitué un moyen au cours de l’année scolaire de rendre les sciences plus accessibles. La démarche a d’abord supposé de créer une meilleure interconnaissance entre les partenaires de l’enseignement supérieur, de l’éducation nationale et de la médiation scientifique. Pour susciter le dialogue avec les élèves, il a semblé essentiel d’inviter des représentant·es du monde scientifique au sein des classes et de rappeler l’égalité de toutes et tous devant les sciences comme leur utilité dans notre société.
Aurélie Kiéné, Pierre-Yves Manach, Délégation régionale académique à la recherche et à l’innovation, Rectorat de Nantes
Hélène Biton, Vincent Millot, Terre des Sciences, Bâtiment la Passerelle