Depuis quelques années, le rapport aux sciences et aux techniques est profondément bouleversé. De nombreux·ses citoyen·nes s’interrogent sur ce que sont les sciences aujourd’hui, leurs rôles, leurs méthodes, leurs limites. Dans ce contexte marqué par la complexité du monde contemporain, de nouvelles formes de communication et de réflexion émergent dans la recherche. Ces écritures alternatives déplacent le texte scientifique traditionnel vers des langages variés : audiovisuel, arts plastiques, arts scéniques et numériques. La bande dessinée y occupe une place de plus en plus importante. Des initiatives comme « Sciences en bulles » lors de la Fête de la science ou BD 2020, l’Année de la bande dessinée témoignent de ce virage vers une culture scientifique hybride et multimodale. Les thèses entièrement réalisées sous forme graphique, comme celles de Nick Sousanis ou Serge Tisseron, incarnent aussi ce mouvement.
En tant qu’illustratrice et chercheuse, j’ai choisi d’utiliser le dessin et la bande dessinée pour explorer la médiation scientifique dans ma thèse en sciences de l’éducation[1]. Cette approche graphique apporte une cohérence entre le fond et la forme : à l’image du designer dont la forme suit la fonction, le dessin permet une meilleure adéquation entre mon sujet de recherche et la manière de le traiter visuellement. Trois points-clés m’ont particulièrement guidée dans cette démarche, que je propose ici de développer en images et en mots.

Le recours à l’illustration prolonge une longue tradition ethnographique où le croquis scientifique servait déjà à capter l’essentiel des situations observées sur le terrain. Aujourd'hui, cette tradition se renouvelle avec la bande dessinée, le roman-photo ou le photogramme, permettant de visualiser simultanément plusieurs niveaux d'action et de discours, enrichissant ainsi l'analyse et les visualisations des interactions complexes propres à certains sujets d’études.

Dans ma recherche, la modélisation graphique est également un outil central pour analyser et rendre visible la complexité des systèmes de médiation. Le dessin permet de représenter visuellement la complexité théorique, s’inscrivant dans une démarche inspirée des réflexions d’Edgar Morin, qui invite à tisser ensemble les connaissances. Elle active l'imagination scientifique évoquée par Gaston Bachelard, permettant d'aller au-delà des apparences pour envisager des hypothèses nouvelles que les mots peinent parfois à exprimer. Un dialogue visuel avec les acteur·ices de terrain devient alors possible.


Enfin, adopter une écriture visuelle engage le·la chercheur·se dans une posture réflexive. Le regard qu’il porte sur son sujet n’est pas neutre, il est situé, sensible, impliqué. L’illustration et la bande dessinée nourrissent cette dimension émotionnelle du processus de recherche. Dans un contexte de crise écologique et de défiance envers les savoirs scientifiques, ces formes de narration visuelle constituent des outils puissants pour retisser des liens entre sciences et sociétés, et renforcer la portée sociale et culturelle de la recherche.
[1] Lien vers la thèse : https://hal.science/tel-04931514
Florence Vigneron, illustratrice et docteure en sciences de l’éducation