L’industrie a récemment refait surface avec fracas dans l’univers des Musées de Sciences et de Techniques (MST) à la suite des déboires du Science Museum concernant son partenariat avec Shell mais aussi par la retentissante affaire Sackler qui éclaboussa de nombreux musées à l’échelle mondiale, dont le Louvre. C’est tant la longue histoire de cette collaboration que les dilemmes éthiques qu’elle souleva qui occupe actuellement l’équipe internationale menant le projet « Museum and Industry : Long Histories of Collaborations » (MaILHoC) et dont nous partageons ici les premières réflexions.
Une relation ancienne
Si l’agitation ambiante tend à dépeindre les rapports entre les MST et l’industrie comme contre-nature, une plongée dans l’histoire de ces derniers fait surgir une relation fertile. Non seulement les MST sont historiquement des produits de la révolution industrielle mais la plupart n’existeraient pas sans la participation financière et matérielle de l’industrie. La désindustrialisation, la transformation de la culture en une industrie du loisir et l’émergence de la question environnementale ont bouleversé le champ culturel qu’occupe les MST. D’une part, le tournant libéral des années 1980-1990 introduisit au musée des pratiques commerciales et des logiques entrepreneuriales qui installèrent le partenariat avec l’industrie comme horizon désirable de la médiation en CSTI. D’autre part, la participation – ou l’idée même d’une implication – de l’industrie dans les MST provoqua dans l’opinion publique de vives réactions, décrivant ces liens comme contraire à la mission et à l’éthique des MST.
Ces critiques se cristallisent aujourd’hui autour de la crainte d’une subordination des MST aux intérêts économiques. Elles pointent un risque d’effritement de la capacité des MST à entretenir une indépendance éditoriale pourtant cruciale au moment d’exposer les dimensions technoscientifiques et industrielles de la transition écologique. Bien que légitimes, ces questionnements tendent pourtant à oblitérer les multiples rôles que prirent l’industrie dans la longue et parfois tumultueuse histoire qu’elle entretint avec les MST.
L'industrie comme objet
Les premiers MST virent le jour au tournant du XIXe siècle pour et par l’industrie. Recueillant auprès d'inventeur·ses, de savant·es et d'industriel·les, les machines au cœur du progrès technique, les MST s’employèrent à montrer le rôle que jouaient les sciences, l’artisanat et le design industriel au service de l’industrie. Cette mission originelle est toujours visible au Musée des Arts et Métiers où le progrès technique reste exposé comme l’héritage d’un passé industriel national à préserver. Entre 1930 et 1960, l’industrie fut aussi exposée comme le produit des avancées scientifiques, contribuant à matérialiser l’application sociale des sciences. Usant de l’exposition temporaire, le Palais de la Découverte travailla étroitement avec l’industrie pour montrer au grand public la science en train de se faire et ses débouchés sociaux.
Tout en aidant le Palais à mettre en scène de récentes découvertes telles que les antibiotiques, des partenaires industriels comme Rhône-Poulenc fournirent objets et démonstrations par lesquels ils cherchèrent aussi à accoutumer le public aux modes de consommation qu’ils associèrent à ces innovations. Embrassant le virage des Science Centers, de nouveaux MST apparurent d’abord à Grenoble en 1979 et plus tard à l’échelle nationale avec la Cité des Sciences et de l’Industrie créée en 1986. Adoptant l’interactivité comme mode d’exposition, la Cité invisibilisa dans ce même mouvement l’industrie en abandonnant les collections d’objets au profit d’une culture scientifique et technique désocialisée, centrée sur la compréhension théorique des techno-sciences. Toutefois, et afin de répondre au contexte de crise industrielle, le rapport Lévy créant la Cité l’envisagea comme un outil de promotion de la performance industrielle française. Usant d’expositions temporaires comme « Plastique » (1986) ou « l’Age de l’aluminium » (2003), la Cité exposa l’industrie française tant du point de vue technique que commercial et social. Si, depuis les années 2000, les MST ne parlent plus d’industrie en tant que telle, le monde industriel n’a pas pour autant déserté leurs galeries. Parlant plutôt d’innovation que de recherche, les MST ont fait leur un discours installant les entreprises comme moteur de la production techno-scientifique, et gardant, de manière plus difficilement identifiable et donc contestable, ces actrices au cœur de leurs expositions.
L’industrie comme partenaire
Bien plus qu’un objet à exposer, l’industrie fut aussi un précieux partenaire pour les MST. Si aujourd’hui l’industrie s’associe aux MST par le financement, son implication prit, par le passé, des formes plus diverses. Avec l’avènement de la société de consommation à l’entre-deux guerres, l’industrie influença la muséographie mise en place alors dans les MST. Dans les années 1930-1940, les MST s’interrogèrent sur leur public en mobilisant les techniques de la publicité et des relations publiques issues de l’industrie. Ils collaborèrent avec des groupes comme DuPont de Nemours qui exposèrent dans leurs galeries pour y déployer tant leurs produits que leurs méthodes dynamiques d’exposition dont nombre de MST s’inspirèrent afin d’attirer le public en masse. De plus, l’émergence des Big Sciences et la complexification technologique d’après-guerre imposèrent aux MST d’acquérir une expertise technique et scientifique pointue. Ces derniers durent avoir recours tant à l’expertise de scientifiques académiques qu’à celle de chercheur·ses et ingénieur·es industriel·les pour rendre intelligible le changement technique et scientifique dont les MST se donnèrent la responsabilité de le présenter au public de manière didactique.
L’industrie comme public
Au cours du XXe siècle, l’industrie fut aussi traitée comme un public à servir. Les MST usèrent de leurs collections et expositions pour s’adresser tant aux ouvrier·ères, aux ingénieur·es, aux manager·euses qu’à l’industrie étrangère concurrente.
Jusqu’à la fin des années 1930, les MST collectionnèrent des machines ordinaires que des méthodes d’exposition permirent de décortiquer et manipuler dans l’objectif de multiplier, discipliner et perfectionner la classe ouvrière dont l’industrie nationale dépendait pour croître.
Dans l’après-guerre, les MST s’employèrent à faciliter l’application sociale de la recherche fondamentale en se muant en facilitateur de ce transfert. Les MST usèrent d’expositions temporaires thématiques, voire d’expositions au cœur des usines et de leurs laboratoires, pour vulgariser le boom des Big Sciences auprès des ingénieur·es et chercheur·ses de l’industrie perçus comme étant chargé·es de les appliquer au monde social. En s’adressant à chacune de ces catégories, les MST répondirent à des besoins socio-économiques spécifiques et situés, développèrent des régimes d’exposition particuliers tout en travaillant à redéfinir leur fonction sociale.
Thomas MOUGEY, post-doctorant au LERMA (Aix-Marseille Université) et Alice BYRNE, chercheuse au LERMA (Aix-Marseille Université)