« J’avais peu d’expérience avec les journalistes. C’était quelque chose que je fuyais. Mais, je pense que, maintenant, je ne fuirai plus.» Caroline Brun, chercheuse à l’INSERM[1], tient ces propos après avoir partagé son quotidien avec une journaliste du Progrès pendant six semaines. Retour sur la première résidence croisée chercheur·se-journaliste construite par Pop’Sciences de l’Université de Lyon. Rapprocher journalistes et chercheur·ses, voici l’objectif de l’axe mené par Pop’Sciences au sein du projet LYSiERES², labellisé « Science Avec et Pour la Société ». Porté par l’Université Lumière Lyon 2, ce projet a pour but d’impulser de nouvelles relations entre les sciences et la société. Au sein de celui-ci, Pop’Sciences prend en charge l’axe « Rencontres entre mondes médiatiques et mondes scientifiques au service des publics ». Son ambition : répondre à un enjeu crucial de lutte contre la désinformation, la circulation des infox et la défiance envers la science, via la mise en place de relations régulières entre les communautés scientifiques et journalistiques locales, sur le territoire Lyon – Saint-Étienne. Les actions développées prennent ainsi différentes formes, comme des rencontres récurrentes entre journalistes, chercheur·ses et différents types de publics, mais également la mise en place d’une résidence croisée chercheur·se-journaliste.
Partie 1 : Organisation de la résidence
Expérimentation d’une résidence chercheur•se journaliste
Les médias se situent à l’interface entre les citoyens et les citoyennes, leurs représentations du quotidien et leur manière de créer du réel. Ils sont là pour les informer et leur donner les clés de compréhension nécessaires pour participer aux débats de société. Les chercheur·ses se situent également dans cette interface. Leur rôle est de produire de nouveaux savoirs, contribuant tout autant à la science qu’à la société. « Chercheur·ses et journalistes ont donc des objectifs communs de production et de diffusion des savoirs envers toutes et tous. »
Face à ce constat, nous avons souhaité mettre en place un dispositif original où chercheur·ses et journalistes pourraient (re)découvrir le métier de l’autre. Inspirée des résidences d’artistes et de journalistes (notamment la résidence de journaliste sur le campus sciences de l’Université de Nantes), nous avons créé une résidence croisée chercheur·se-journaliste. L’objectif de cette résidence est, d’une part, de favoriser les échanges entre ces deux professions, qui ont un rôle primordial dans l’accès à la connaissance mais dont les pratiques sont différentes ; et d’autre part, de favoriser l’éducation aux médias sur un territoire, autour d’un·e professionnel·le de l’information et d’un·e scientifique, en apportant des regards complémentaires via la co-production de contenus.
En immersion
La résidence repose sur un principe d’immersion croisée. Pour cela, la constitution d’un binôme chercheur·se-journaliste sur toute la durée de la résidence s’est imposée. En effet, l’idée était que le ou la journaliste, accompagné·e de son binôme, participe à la vie du laboratoire dans sa globalité et rencontre l’ensemble des membres de l’équipe, afin de mieux comprendre le fonctionnement de la recherche. Et vice versa, qu’il·elle accueille son binôme au sein de sa rédaction afin de lui faire découvrir son quotidien, le fonctionnement d’un média et la création de l’information. La première édition a eu lieu à l’automne 2023, avec un binôme de journalistes du Progrès, Sylvie Montaron et Muriel Florin, et une chercheuse de l’Institut NeuroMyogène, Caroline Brun. Sylvie Montaron a été la participante principale de la résidence, tandis que Muriel Florin a participé à quelques rencontres. La période d’immersion, d’une durée de quatre semaines, a été déterminante pour créer une synergie et une relation de confiance entre les résidentes. Elle a été complétée par des moments de rencontre et des sessions de travail afin de préparer des éléments de restitution. La durée totale de la résidence était alors de six semaines.

Résidence : mode d’emploi
Pour cette première édition, nous avons travaillé en étroite collaboration avec une journaliste de notre réseau, Muriel Florin. Elle nous a permis de mieux appréhender les besoins et contraintes des médias et d’assurer l’implication d’un·e journaliste et de sa rédaction. Ainsi, le journal Le Progrès et la journaliste Sylvie Montaron ont été intégrés au projet de résidence dès le début de sa conception, et ont participé à la sélection de la chercheuse.

Côté recherche, nous avons diffusé un appel à participation à une sélection de laboratoires de recherche. Nous avons reçu quatre candidatures qui ont été examinées par un comité de sélection. Nous avons sélectionné une personne ayant peu d’expérience de médiation et de contact avec les médias. Le calendrier des périodes d’immersion a été établi en collaboration avec les résidentes, en fonction de leur disponibilité et des moments clés de la vie du laboratoire ou de la rédaction.
Sylvie, la journaliste, a pu notamment assister à des réunions d’équipes, des manipulations en laboratoire, rencontrer la direction et les services financiers, participer à un colloque. De son côté, Caroline a pu prendre part à des conférences de rédaction, des reportages sur le terrain et à la rédaction d’articles.

Une expérience à documenter et diffuser
Dès le début, il était primordial pour nous de documenter cette expérience et de diffuser les connaissances acquises, via des restitutions. Pour ces restitutions, nous avons ciblé deux publics : des professionnel·les des secteurs impliqués et le grand public. Ces restitutions ont été définies en collaboration avec les résidentes. Dans un objectif de partage d’expérience, il y a ainsi eu des tables rondes destinées à un public de professionnel·les et d’étudiant·es – journalistes, chercheur·ses et professionnel·les de la médiation.

Plusieurs supports de médiation ont également été produits. Le premier est un rapport d’étonnement, écrit à quatre mains, dans lequel les résidentes partagent les points saillants de leur expérience, les représentations avant et après du métier de chacune, et ce que leur a apporté cette résidence. L’objectif de ce rapport est de documenter la résidence sous une forme constructive, et ce, dans l’optique d’en construire une prochaine. Le deuxième support est une série de capsules vidéo autour de la perception des parties prenantes sur les métiers de chercheur·se et de journaliste, au travers de témoignages des équipes du laboratoire et de la rédaction. Ce support est avant tout destiné à un public de professionnel·les. Le dernier est une série de planches de bandes dessinées afin de déconstruire les idées reçues sur le monde de la recherche et celui du journalisme.
Sous observation
Nous avons également souhaité faire de cette résidence un terrain de recherche. Pour cela, nous avons sollicité des membres du laboratoire ELICO[2]. Les chercheur·ses ont pu participer à des moments d’immersion en tant qu’observateur·rices. Ils et elles ont également réalisé plusieurs entretiens individuels avec les résidentes et les personnes en charge de l’organisation. Dans un premier temps, cette observation a été difficile à mettre en place en raison de l’originalité du dispositif et de ce « terrain inconnu » tant pour les chercheur·ses que pour les résidentes et les organisateur·rices. Cette première observation a permis à l’équipe de recherche de définir un protocole et une méthodologie pour la prochaine édition.
Et après ?
Fort de cette première expérience, le dispositif est reconduit pour l’année 2024/2025. Les bases restent les mêmes : une période d’immersion, des restitutions et une observation par une équipe de recherche du laboratoire ELICO. Pour cette seconde édition, nous introduirons quelques nouveautés : inclure l’équipe de recherche dès le début du processus afin que l’étude commence dès la sélection des résident·es ; suivre de plus près les différentes périodes de résidence et de restitutions à l’aide d’un outil calendrier ; et enfin, diffuser un appel à résidence auprès des médias pour sélectionner un ou une journaliste.
Partie 2 : Interview des résidentes
Caroline Brun (C.B.), chercheuse à l’Institut NeuroMyogène, et Sylvie Montaron (S.M.), journaliste au Progrès ont été les deux premières résidentes de ce dispositif expérimental. Retours sur cette expérience « hors du commun ».
Comment imaginiez-vous la profession de l’autre avant la résidence ?
C.B. Je voyais le ou la journaliste de presse écrite en solitaire, passer ses nuits à écrire sur un ordinateur. Pour moi, il n’allait pas chercher l’information sur le terrain.
S.M. J’avais le biais d’avoir déjà rencontré des chercheur·ses et d’être allée dans des laboratoires. Donc je connaissais assez bien leur métier. Cependant, je n’imaginais pas quel était leur quotidien, et quelles relations étaient entretenues dans cet univers avec les autres scientifiques.
Qu’avez-vous découvert au cours de cette immersion ?
C.B. L’aspect collectif m’a particulièrement marqué : la diversité des métiers qu’on retrouve dans une rédaction pour aller d’un article jusqu’au journal final. Les journalistes ont aussi la nécessité d’être multitâches, pour pouvoir traiter tous les sujets. Sylvie, par exemple, est spécialisée en santé, mais elle peut aussi écrire sur des faits divers. Le travail de journaliste est passionnant, presque proche de la psychologie : savoir poser les questions, sans induire les réponses, laisser parler la personne, tout en la conduisant là où on le souhaite.
S.M. Ce qui m’a frappé, c’est la circulation de l’information au sein du laboratoire. Ils et elles échangent énormément. Bien que ce soit au cœur de notre métier, je ne sais pas toujours sur quoi travaillent mes collègues. La contrainte financière et la lourdeur administrative m’ont également surprise. Je savais que les chercheur·ses n’étaient pas exclusivement concentré·es sur leur recherche, mais là, j’en ai vraiment pris conscience.
Est-ce que cela a changé votre vision du métier de l’autre ?
C.B. Oui, beaucoup. Déjà, les journalistes font un travail de fond qui est énorme que je ne soupçonnais pas. Et c’est un métier où il y a une pression, une attente permanente de sortir la bonne information, dont je n’avais pas idée. Le ou la journaliste, on l’attend au tournant. Si moi, je publie quelque chose qui n’est pas vrai, cela remet en cause mon intégrité scientifique mais ne touche pas forcément l’image de mon institut. Si Sylvie publie quelque chose qui n’est pas vrai, cela met en cause son intégrité journalistique, mais aussi le journal. Cela rend ce métier d’autant plus difficile: il faut avoir l’information rapidement, en premier, et il faut qu’elle soit juste.
S.M. Je crois que j’ai développé une certaine forme d’empathie pour les chercheur·ses. J’aurais maintenant conscience des difficultés pour arriver à une publication quand j’irai interroger un·e scientifique sur ses travaux.
Allez-vous interagir différemment avec un·e scientifique ou un·e journaliste ?
S.M. J’ai réalisé que le métier de journaliste n’était pas une évidence pour tout le monde. Il faut peut-être que j’explique plus mes attentes, ce que je cherche, et ma manière de travailler. J’essaierais de l’avoir plus à l’esprit quand je contacte un·e scientifique, être plus pédagogue, au cas où il·elle n’aurait pas l’habitude des médias.
C.B. J’avais peu d’expérience avec les journalistes. C’était quelque chose que je fuyais. Mais, je pense que, maintenant, je ne fuirai plus. J’ai toujours pensé que ce qui allait être retranscrit n’aurait que peu d’intérêt, et que cela ne serait pas fait correctement. Je pense que c’est dû à la crise du Covid-19. Dans les médias, tout était très mal expliqué, il y avait un excès d’informations : cela m’a braqué. Ce ne sera plus la même chose maintenant. Si Sylvie me propose une interview, j’accepterais, car je sais comment elle travaille. Néanmoins, si c’est un·e autre journaliste, j’aurais quand même besoin d’aller vérifier quel type d’article il·elle écrit.
Que pensez-vous de ce dispositif de résidence pour améliorer la relation chercheur·se-journaliste ?
S.M. La résidence ne concerne, en théorie, que deux personnes, mais qui se trouvent dans deux univers riches. Dans une rédaction comme Le Progrès ou dans un laboratoire comme l’institut NeuroMyoGène, on peut rencontrer beaucoup de personnels différents. Au-delà des deux résident·es, cela touche de nombreuses autres personnes. À la rédaction, il y a des gens qui n’avaient jamais vu une chercheuse.
C.B. Ce dispositif permet, en effet, d’avoir une bonne représentation de l’ensemble des équipes, et des métiers dans ces deux environnements. Cela a été un grand moment à l’institut. Tout le monde a eu confiance, et tout s’est très bien passé. Beaucoup de gens sont ensuite venus me poser des questions. Et je pense qu’une telle expérience fait avancer les mentalités.
Conclusion générale au dossier
Passer du temps avec l’autre pour mieux se connaître, se comprendre, s’apprivoiser. Une recette qui semble approuvée par nos deux premières résidentes. Pour nous, organisateur·rices, « cette compréhension et acculturation au monde de l’autre est la clé d’une relation apaisée et épanouie entre l’univers des médias et celui de la recherche». Cette relation ne peut engendrer qu’une meilleure communication entre les deux parties, et donc une diffusion améliorée des informations scientifiques.
Au-delà des deux résidentes, ce dispositif touche de nombreuses personnes : leurs collègues, le public des tables rondes, les lecteur·rices des bandes dessinées, les spectateur·rices des vidéos, … autant des professionnel·les de la recherche et des médias que le grand public. Notre objectif est dorénavant de diffuser le plus largement possible ces outils, afin de continuer à faire connaître la réalité de ces deux métiers, et comment ils peuvent travailler ensemble. Un projet à suivre en 2024, et au-delà.
Partie 3 : BD de restitution de la résidence
Découvrir la bande dessinée
Léa BOLLIET, Coordinatrice départementale Fête de la Science Métropole de Lyon et Rhône et chargée de projet LYSiERES² (Université de Lyon), et Samantha DIZIER, Rédactrice en chef Pop’Sciences Mag et chargée de projet LYSiERES² (Université de Lyon)
[1] Institut national de la santé et de la recherche médicale
[2] Équipe de recherche de Lyon en sciences de l’information et de la communication