Peut-on parler sereinement des sciences et technologies, et de leurs enjeux, lorsque l’actualité se bouscule et les place au centre de toutes les attentions ? C’est la question à laquelle le Quai des Savoirs et Universcience ont été confrontés dans la production d’une exposition sur l’intelligence artificielle, conçue avant et présentée après l’irruption de ChatGPT et des IA génératives dans nos vies quotidiennes. Retour sur un projet développé en pleine tempête médiatique.
Octobre 2018, le Quai des Savoirs propose l’idée d’une grande exposition sur l’intelligence artificielle au président de l’Université de Toulouse, qui porte l’un des quatre instituts français pour l’IA issu du rapport Villani. Cet institut, baptisé ANITI, créé en 2019, est le premier partenaire du projet. 4 mai 2022, après plusieurs mois de discussion, le Quai des Savoirs et Universcience signent une convention de coproduction pour la conception et la réalisation de l’exposition IA : Double Je. Un comité scientifique est constitué, permettant d’alimenter le programme de l’exposition. 30 novembre 2022, le chatbot d’IA générative ChatGPT est ouvert au grand public. Quatre mois plus tard, il compte déjà 123 millions d’utilisateurs quotidiens à l’échelle planétaire. C’est l’innovation dont le taux d’appropriation est le plus rapide de toute l’histoire des technologies. 2 février 2024, l’exposition IA : Double Je ouvre ses portes à Toulouse. Pour un établissement de culture scientifique qui se revendique « centre de culture contemporaine », on pouvait difficilement coller davantage à l’actualité ! Et pourtant, cette irruption de l’IA générative au beau milieu d’un long et complexe processus de production a soulevé de nombreuses questions.
Car disons-le tout net, l’IA générative n’est pas au cœur du programme de l’exposition. L’enjeu de ce projet est d’offrir une boîte à outils : des ressources et pistes de réflexion pour le plus grand nombre sur l’intelligence artificielle en tant que domaine scientifique et technologique. Faire comprendre de quoi il s’agit quand on parle d’intelligence artificielle, en vulgarisant ses concepts scientifiques, tels que l’IA symbolique ou encore l’apprentissage profond et ses fameux réseaux de neurones. Mais aussi raconter l’histoire longue de cette science (qui ne débute évidemment pas avec ChatGPT) et l’interroger sous l’angle de l’éthique, du droit, des sciences sociales et de l’imaginaire. Dans le programme du projet, il est bien prévu d’aborder le sujet des chatbots, dans la partie consacrée aux interfaces humain-machine, mais pas de manière centrale. De même, la scénographe, Clémence Farrell, a fait le choix de ne pas recourir à des logiciels d’IA pour produire les images de l’exposition. Au moment où tout le monde s’empare du sujet de l’IA, à travers l’événement ChatGPT, nous sommes en train de finaliser un projet qui ne reflète pas directement les toutes dernières innovations du moment. Alors, est-ce vraiment un problème ?
Non, et pour plusieurs raisons. D’abord, parce que sous l’écume médiatique de la vague ChatGPT, on retrouve les concepts d’apprentissage et de réseaux de neurones – éléments bien présents dans le programme de l’exposition, car existants de longue date dans les laboratoires. Idem pour les sujets liés aux biais des algorithmes ou à la distance critique nécessaire face à l’effet de réel produit par les machines : ces enjeux ne sont pas apparus subitement avec ChatGPT ! Le temps de la recherche scientifique n’est pas celui du marketing des innovations. C’est une des missions de la culture scientifique technique et industrielle de le rappeler au public ; une longue frise historique qui peut être mise à jour fait d’ailleurs partie du circuit de visite des visiteurs dans l’exposition.
Ensuite, une exposition ne vient jamais seule. Elle est accompagnée d’autres dispositifs de médiation, plus rapides à produire et à mettre à jour : fiches de visite, jeux de conversation (Drôles d’histoires d’IA), vidéos sur les réseaux sociaux (Maxime regarde nos vidéos), série de podcasts (Détour vers le futur), etc. En plus, au Quai des Savoirs, une exposition est toujours animée par une équipe de médiation qui fait une veille scientifique régulière sur la thématique, afin de pouvoir échanger avec les publics sur les sujets dont on parle dans les médias. Chaque exposition est aussi accompagnée d’une programmation culturelle élaborée quelques mois en amont. Ainsi, nous avons pu proposer au public une soirée « Tribunal du Quai des Savoirs », au cours de laquelle nous avons fait le procès de l’IA générative, en pleine résonnance avec l’actualité du moment. Puis en clôture de l’exposition, fin octobre, le festival Lumières sur le Quai, avec la thématique « Créer avec l’IA ? » a ouvert largement le débat et l’exploration des algorithmes de génération de textes, d’images et de son.
On l’a dit, le temps du marketing des innovations n’est pas le temps de la recherche. Il n’est pas non plus le temps du social. À l’accélération effrénée imposée par les GAFAM – souvent au détriment d’une prise en compte des enjeux sociaux, culturels et environnementaux – doit répondre un temps long, plus calme, celui de la médiation, du débat, de l’expérience, de l’analyse et de la critique. Croiser les arts et les sciences pour construire des futurs désirables, comme nous le proposons au Quai des Savoirs, c’est prendre le temps, collectivement, d’enquêter et de nous approprier, à notre manière, le présent et ses devenirs. C’est se tenir dans l’œil du cyclone, là où les vents sont les moins violents.



Exposition IA-Double JE © Quai des savoirs
Laurent Chicoineau, directeur du Quai des Savoirs