Travailler avec l’industrie peut se faire par le biais des fondations d’entreprise. Celles-ci ont l’avantage d’être reliées à l’entreprise tout en ayant des objectifs et des valeurs proches de celles de la CSTI. Cependant, la collaboration avec une fondation d’entreprise peut soulever de nombreux questionnements : la compréhension mutuelle nécessite du temps et de l’accompagnement.
Depuis quelques années, j’accompagne la Fondation Airbus[1] dans ses projets de « Développement de la Jeunesse » et notamment dans ses collaborations avec le secteur de la culture scientifique dans le monde. Pour résumer, la Fondation Airbus déploie des actions humanitaires, des partenariats environnementaux ou des projets de soutien de la jeunesse… Mais dans quel cadre peut-elle collaborer avec la culture scientifique? Après plusieurs projets pilotes et de nombreux échanges, la ligne à suivre s’est dessinée. La fondation produit des ressources et des contenus (vidéos, activités…) en quatre langues au minimum, librement mises à disposition des structures de CSTI sur son portail Discovery Space[2]. Ensuite, si une structure souhaite déployer un programme en utilisant certains de ces contenus, un financement léger peut venir la soutenir à condition que le programme touche des publics spécifiques, ayant un accès limité à l’éducation.
À chaque fois que j’évoque ma coopération avec la Fondation Airbus avec des professionnel·les de la CSTI, un double sentiment apparaît sur le visage de mes interlocuteur·rices. Tout d’abord se lit une sincère curiosité : quel est le rôle de la fondation ? Quelle est son action, quel est son impact ? Sans oublier : la fondation pourrait-elle financer des projets ? Mais rapidement, le doute apparaît : pourquoi une fondation d’entreprise s’intéresse-t-elle à « nos » thématiques ? Tenterait-elle de nous utiliser à des fins publicitaires, de communication, de marketing ? Les objectifs de la fondation sont-ils compatibles avec les valeurs de notre structure ? Est-ce éthiquement acceptable de collaborer avec une fondation d’entreprise ?
Tout d’abord, force est de reconnaître qu’une fondation a (presque) toujours intérêt à travailler avec la CSTI. Dès lors qu’elle vise à avoir un impact éducatif, social ou culturel, les structures de CSTI sont potentiellement concernées. C’est même dans sa capacité à relier ces différents secteurs que la CSTI présente un intérêt spécifique, ainsi que dans sa liberté d’action qui lui permet de toucher des publics éloignés avec des approches innovantes. En revanche, la CSTI est assez peu connue du monde philanthropique : les équipes des fondations sont généralement très réduites et il est essentiel pour elles d’être accompagnées afin de comprendre les missions, les publics et la variété des approches mises en œuvre par la culture scientifique. Le rôle des professionnel·les indépendant·es est ici crucial : un·e indépendant·e pourra orienter une fondation parmi les réseaux de CSTI français et étrangers, la mettre en contact avec les institutions pertinentes, et surtout créer des liens de confiance. Cette confiance nécessite du temps et repose sur quelques principes.
Avant tout, les objectifs de la fondation doivent être lisibles. Une fondation d’entreprise est au service de l’intérêt général : elle peut ainsi contribuer à la culture scientifique à condition de ne pas se transformer en service de promotion de l’entreprise. J’ai pu constater que l’équipe de la Fondation Airbus doit parfois défendre cette ligne vis-à-vis de ses prestataires ou partenaires producteur·rices de contenus, tentés de multiplier les logos « Airbus »… L’équipe de la Fondation s’y oppose toujours. Cette rigueur est non seulement une ligne morale mais également une nécessité légale.
Il faut toutefois être lucide: une fondation d’entreprise est bel et bien liée à une entreprise, que ce soit par son Conseil d’administration ou par la nature de ses financements. Les activités de l’entreprise peuvent d’ailleurs entrer en conflit avec la charte éthique d’une institution culturelle, qui déclinera alors la collaboration. Ajoutons également qu’une fondation ne promouvra pas de message qui aille directement à l’encontre de son entreprise, ce qui oblige à bien choisir ses sujets.
La confiance demande d’établir un dialogue dans les deux sens (comme toute bonne activité de médiation). Elle demande notamment que la fondation comprenne les savoir-faire de la culture scientifique, ses modes d’actions, ses impacts : or ils sont très divers. Cette compréhension est cependant essentielle, non seulement pour saisir l’intérêt des structures de CSTI mais aussi pour mieux répondre à leurs besoins. Après avoir produit plusieurs séries de vidéos didactiques[3], correspondant à un modèle traditionnel de « vulgarisation », la fondation a peu à peu adapté les ressources qu’elle produisait pour répondre au besoin des médiateur·rices scientifiques. Des vidéos plus ouvertes[4], invitant à l’expérimentation de façon plus horizontale et poétique, ont ainsi été produites par le groupe TRACES. Les questions interdisciplinaires ont pris une plus grande place : face aux questionnements sur la santé mentale, un livret à la croisée du développement personnel et de la culture scientifique[5] a été édité aux formats papier et numérique. Alors que tout notre secteur bouillonne au sujet de l’intelligence artificielle, la Fondation Airbus s’apprête à lancer « FAIR ENOUGH », une série interactive invitant à la réflexion critique sur l’IA, accessible librement via une web application. À force de dialogue et d’ajustements, la fondation a cherché la plus grande pertinence, tant pour les jeunes que pour les professionnel·les qui les accompagnent (professeur·es, médiateur·rices, animateur·rices…).
Plus que les déclarations ou positions de principe, c’est finalement « cet effort constant d’écoute réciproque qui est le gage d’une collaboration fructueuse ». Et celui-ci provient avant tout de l’équipe en place et de ses qualités humaines, tout aussi déterminantes que les choix institutionnels.
Dee LAVAL (V!VANT)
[1] www.airbus.com/en/sustainability/airbus-foundation
[2] https://discoveryspace-foundation.airbus.com/fr
[3] https://discoveryspace-foundation.airbus.com/fr/decouvrir
[4] https://discoveryspace-foundation.airbus.com/fr/experimenter/stimulez-votre-esprit-scientifique
[5] https://discoveryspace-foundation.airbus.com/fr/inspirer