Les exclusions sociales et les rapports de domination qui traversent notre société pénètrent aussi les lieux de culture scientifique. Regarder ce problème en face et trouver des solutions pour rendre nos structures inclusives est au cœur de la formation-action « Sciences pour toutes et tous » coordonnée par Ombelliscience depuis 2023 en Hauts-de-France. Marie Lemay, l’une des deux coordinatrices de ce programme cofinancé par la DRAC et la Région Hauts-de-France, en dresse ici un premier bilan.
Une formation-action pour lutter contre les exclusions liées aux savoirs scientifiques
Les classes populaires, les femmes et les personnes non blanches sont souvent moins présentes dans les lieux et activités de culture scientifique[1]. Ces inégalités sociales s’y rejouent de manière plus ou moins visible. En avoir conscience est un premier pas vers l’inclusion. Le second consiste à remettre en question ses pratiques pour les modifier.
C’est ce que propose la formation-action « Sciences pour toutes et tous en Hauts-de-France (SPTT) »[2], débutée en 2023, qui réunit une trentaine de professionnel·les[3]. Après une formation initiale animée par l’École de la Médiation (EDM) et l’Agence Phare, des formations complémentaires et des webinaires d’initiatives inspirantes ont été organisés en 2024. En parallèle, deux salariés d’Ombelliscience animent des temps de regroupements et d’échanges de pratiques en visio, rendent visite aux personnes et les accompagnent dans leurs démarches[4].
Inclusion, de quoi parle-t-on ?
La Laidlaw Foundation la définit comme le fait de donner à tous et toutes les moyens de participer et de contribuer à la société. Parler d’inclusion suppose qu’il y ait exclusion, implique de se demander à qui la culture donne du pouvoir et de renverser le regard : ce ne sont pas les publics qu’il faut changer mais nos contenus et lieux culturels parce qu’ils sont excluants.
Accompagner un collectif de professionnel·les vers plus d’inclusion : points d’appui et difficultés identifiées côté coordination
Points d’appui
- Un collectif d’entraide constitué des professionnel·les impliquées dans SPTT et dans lequel l’écoute mutuelle et la convivialité sont encouragées.
- Une charte d’engagements réciproques signée par chacun·e et impliquant l’employeur.
- Un duo de coordinateurs homme/femme en posture d’écoute-conseil et d’accompagnement.
- Des ressources et méthodes issues du groupe de travail Inclusion de l’Amcsti.
- Des activités de suivi-accompagnement collectif.
- Un éventail de méthodes proposées au collectif : auto-diagnostic des pratiques professionnelles ; enquête sur les publics pour identifier « en creux » les absent·es ; identification des « absent·es » dans les collections muséales pour « faire parler des exclu·es » ; cartographie des personnes-ressources en inclusion à proximité de sa structure ; entretiens collectifs avec des personnes n’ayant pas de pratiques culturelles scientifiques pour comprendre leurs contraintes et leurs envies.
Difficultés
- Un passage à l’action retardé par les nombreuses formations proposées.
- Un manque de connaissances sur les exclusions vécues par les classes populaires rurales et peu d’initiatives inclusives identifiées en médiation des sciences naturelles et physiques.
- Le manque d’une mention, dans la charte d’engagements, sur les moyens donnés par l’employeur pour passer à l’action.
- L’hétérogénéité des structures à accompagner requiert une forte capacité d’adaptation des coordinateurs.
Changer ses pratiques en tant que professionnel·le : points d’appui et difficultés
Points d’appui
- Une sensibilisation à la sociologie pour comprendre les inégalités sociales et les rapports de pouvoir.
- Une motivation à s’autoformer et une capacité à remettre en question sa posture face au public et son rapport aux savoirs.
- La légitimité et le temps donné par l’employeur pour s’impliquer dans SPTT.
- La capacité à prendre des initiatives en interne et à former ses collègues à l’inclusion.
- Être au moins deux professionnel·les formé·es à l’inclusion au sein de la structure.
- L’acceptation du principede co-conception avec les publics.
Difficultés
- Une compréhension de l’exclusion en sciences qui demande du temps et des rappels réguliers.
- Une difficulté à passer à l’action et aller à la rencontre des publics exclus des sciences.
- D’inégales habitudes de travail avec des partenaires extérieurs et acteur·ices du champ social.
- Une implication difficile pour les bénévoles et les structures de petite taille.
- Un décalage entre les ambitions inclusives affichées par la structure et les moyens dédiés.
Être inclusif·ve en médiation scientifique c’est accepter de « partager le pouvoir que nous donne le savoir »
Être inclusif·ve c’est aussi…
- concevoir avec les publics : faire pour les publics exclus mais sans eux c’est faire contre eux.
- changer son point de vue sur les publics, écouter et recueillir leur parole.
- éviter les termes « publics empêchés » ou « éloignés » qui postulent une responsabilité des personnes et masquent la nôtre dans l’exclusion.
- assumer que le « tout public » n’existe pas : faire des choix conscients et expliciter les pré-requis pour une activité.
- exclure pour mieux inclure et pratiquer la non-mixité.
- faire parler les absent·es et rendre visible les invisibles.




Programme Sciences pour toutes et tous en Hauts-de-France © Ombelliscience
[1] Voir les travaux de Clémence Perronnet, sociologue de la culture scientifique et notamment Matheuses, les filles sont l’avenir des mathématiques, CNRS, 2024 et La bosse des maths n’existe pas, Ed. Autrement, 2021.
[2] en savoir plus sur le programme : https://ombelliscience.fr/uploads/1695212799-Pr%C3%A9sentation_Des%20sciences%20pour%20toutes%20et%20tous%20en%20HDF_V4.pdf
[3] Sur les 31 personnes participantes, 19 sont des femmes.
[4] Pour plus de détails, lire le bilan de SPTT fait à mi parcours et publié en novembre 2024 : https://ombelliscience.fr/docs/id/56/BILAN_SPTT_miparcours.pdf
Marie Lemay, Responsable des réseaux et partenariats à Ombelliscience