Depuis 2017, l’Observatoire porte son attention sur les pratiques de lecture des jeunes, notamment concernant des sujets scientifiques, sur l’incidence des différents types et genres de lecture dans la construction d’une démarche critique et/ou scientifique. Cela fait donc plus de 8 ans que l’Observatoire file cette thématique à travers ses colloques, ses publications et plusieurs enquêtes, en s’efforçant de fournir aux médiateurs et médiatrices une information éclairée sur une problématique très actuelle et des conclusions concrètes qui leur permettent de repenser leurs choix de corpus lorsqu’ils conçoivent leurs dispositifs.
Sur la nécessité d’analyser l’utilisation du livre dans les actions de médiation scientifique
Malgré une meilleure ouverture des filières scientifiques aux filles et une politique offensive pour les attirer dans ces domaines, leur présence y reste marginale, surtout en mathématiques, en physique et dans les sciences du numérique. Alors que le désinvestissement des jeunes filles dans des filières scientifiques s’accroît, plusieurs travaux ont souligné le poids des représentations genrées dans cette apparente désaffection. Une enquête conduite par Lecture Jeunesse avait déjà examiné comment les objets culturels influencent les choix des filles vers les sciences. C’est pourquoi, en 2025, Lecture Jeunesse a publié deux rapports innovants sur la question. Le premier explore les pratiques existantes de médiation scientifique qui mobilisent le livre et la lecture, en tenant compte de l’enjeu de genre.
Le second, développé dans cet article, interroge sur la présence et la représentation des femmes scientifiques dans les ouvrages contemporains à destination des adolescents. En 2025, on est en droit de penser que l’édition pour la jeunesse travaille en convergence avec les politiques d’incitation déployées pour attirer les filles vers les sciences et leur fournit à cet effet de nouveaux modèles féminins. Qu’en est-il dans les faits ? En analysant la production éditoriale récente, cette étude dresse un état des lieux des représentations des figures féminines dans les domaines scientifiques.
Méthodologie de l’étude
L’étude s’appuie sur quatre-vingt-sept ouvrages à destination d’un lectorat adolescent (11-15 ans), issus de la production éditoriale très contemporaine (2021-2024), classés en trois catégories :
- Les récits fictionnels : qui comportent des personnages scientifiques, récits d’événements réels ou documentaires narrativisés. Exemples :
- ouvrages de récits fictionnels :
- La brute et le divin (Rue de Sèvres, 2023), bande dessinée de fiction qui suit Eva, ingénieure, dans une mission scientifique sur une île de l'océan Pacifique pour réparer une station météorologique.
- Astréa (Sarbacane, 2023), un roman de science-fiction, situé dans un Empire galactique, qui suit Astréa, une jeune fille cherchant à dépasser les limites imposées par son origine sociale.
- ouvrages de récits d’événements scientifiques réels :
- À la recherche de l'Amazonie oubliée (Delcourt, 2021), qui relate une mission scientifique historiquement attestée en Amazonie, à laquelle l'autrice de la BD a participé.
- Histoire d’Apollo XI. Comment on a marché sur la lune (Humanoïdes Associés, 2022), une bande dessinée qui retrace le déroulement de la mission spatiale américaine Apollo XI, et met en lumière les avancées technologiques et scientifiques qui ont rendu cet accomplissement possible.
- ouvrages documentaires narrativisés : comme Eurêka. Une histoire des idées scientifiques durant l’Antiquité (La boîte à bulles, 2023)
- ouvrages de récits fictionnels :
- Les documentaires scientifiques non-narrativisés, désignés comme tels car ils excluent la présence d’une structure narrative (intrigue) et de personnages (exemple : Chronologies visuelles des sciences (Gallimard Jeunesse, 2023)). Cependant, des femmes scientifiques ou porteuses d’informations scientifiques y sont présentes dans différentes rubriques selon des modalités qu’il faut également prendre en compte.
- Les ouvrages à caractère biographique et les galeries de portraits consacrées à des personnes réelles à l’action remarquable et mémorable (exemples : Rachel Carson. Lanceuse d’alerte (L’école des loisirs, 2024), Les oubliés de la science (Alisio, 2022)).
Une prise de conscience éditoriale
L'étude met en lumière une prise de conscience croissante des enjeux liés aux inégalités de genre en sciences parmi les acteurs de la production éditoriale. Cette sensibilisation se traduit par des efforts concrets pour intégrer davantage de personnages féminins et valoriser leur rôle dans divers contextes scientifiques. 32 % des ouvrages analysés affichent d’ailleurs une démarche explicite de lutte contre les inégalités de genre en science ou mentionnent cet enjeu, comme c’est le cas dans le propos introductif de l’ouvrage Femmes scientifiques, 23 portraits qui nous inspirent (Fleurus, 2023).
Certains ouvrages s'attachent à mettre en lumière des femmes scientifiques dans le but explicite de réparer les injustices et les oublis de l'histoire. Cette intention de revalorisation se manifeste à différents niveaux de discours, que ce soit dans les propos introductifs, à travers des personnages porte-parole dans les récits, ou dans des chapitres dédiés dans les documentaires. Dans certains récits ou documentaires narrativisés, ce sont des personnages qui servent de porte-parole pour cette revendication. Dans le roman Un cœur gros comme une étoile (Milan, 2021), la narratrice se fait le relais de cette dénonciation des inégalités genrées : elle s’attache à faire connaître l'astronome Cécila Payne-Gaposchkin, première femme à diriger le département d'astronomie de Harvard. Enfin, l'étude révèle une présence quantitative significative de personnages féminins dans les ouvrages analysés, notamment dans les récits fictionnels et les documentaires narrativisés. Ainsi, les personnages féminins apparaissent comme des figures de savoir dans 67 % des récits fictionnels et 84 % des documentaires narrativisés. Plus du tiers des ouvrages mettent en scène un duo ou groupe de personnages masculin et féminin dans un souci de s’adresser à un lectorat mixte, comme c’est le cas dans L’astronomie vue par trois ados (Poulpe Fictions, 2022).
Des stéréotypes qui persistent
Les résultats de cette étude montrent cependant que, malgré une certaine évolution dans la représentation des femmes dans le champ et les carrières scientifiques, les stéréotypes sont encore bien présents. Les personnages féminins scientifiques, quand ils existent, sont souvent présentés comme des exceptions, des figures solitaires ou marginales. Leurs parcours sont marqués par des difficultés ou des sacrifices, et leurs compétences sont souvent décrites comme « innées », renforçant l'idée d'une prédisposition particulière plutôt que d'un effort ou d'un apprentissage. Par exemple, Kira, l’héroïne de Dragonfly Girl (Pocket Jeunesse, 2022) est présentée comme une surdouée en mathématiques, ayant hérité des capacités exceptionnelles de son père. Elle est victime de harcèlement scolaire du fait de son caractère introverti.
Dans cette lignée, les figures féminines y sont souvent associées au care, et 70 % des ouvrages du corpus mettent en scène des figures féminines intervenant dans les sciences de la vie et de la nature (médecine, biologie, science du climat, etc.). Cette marginalisation des figures féminines scientifiques contribue à maintenir l’idée que les femmes qui réussissent dans ces domaines sont des cas rares, éloignant ainsi les adolescentes d’un processus d’identification positive. Par exemple, Flora et Elvie, les deux héroïnes de la BD Les petits monarques (Dupuis, 2022) parcourent le monde pour collecter les écailles des papillons afin de fabriquer un vaccin pour sauver l’humanité de la « maladie du soleil », une maladie mortelle provoquée par des radiations. Le schéma narratif dans lequel les femmes utilisent leurs savoirs scientifiques pour sauver le monde est assez récurrent au sein des récits fictionnels.
Certaines publications comportant des figures de scientifiques réels présentent encore davantage d'hommes que de femmes, reflétant le déséquilibre historique. Certain·es acteur·ices de la production éditoriale déploient des stratégies compensatrices dans le but de ne pas renforcer cette minoration des figures féminines, comme l’introduction de personnages médiateurs féminins.
Vers une banalisation de la présence féminine
La production éditoriale doit proposer des modèles diversifiés de femmes scientifiques, y compris des figures plus ordinaires, pour favoriser des identifications positives. La « banalisation » de la présence féminine dans les univers scientifiques, à travers des récits et des témoignages diversifiés, peut constituer une piste pour favoriser des identifications positives basées sur la familiarité et l’empathie, et non seulement sur l’admiration.
Mais la diversification des représentations éditoriales ne suffit pas. Il est nécessaire de créer des espaces d’échange, encadrés par les médiateurs et médiatrices, pour que des réactions puissent s’exprimer et ainsi se développer une réflexivité sur les femmes en sciences. L’étude invite à une lecture réflexive des ouvrages, en portant une attention critique à ce qu’ils véhiculent.
Les analyses développées dans l’étude, mettant en valeur les limites de certaines représentations et des stéréotypes persistants, devraient offrir aux médiateurs et médiatrices une grille de lecture pour choisir des livres et évaluer leur pertinence en fonction des objectifs poursuivis. Cet outillage pratique est complété par une bibliographie sélective mettant en valeur des représentations féminines novatrices dans le domaine des sciences.








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Extrait tiré de La science à l'épreuve des mauvaises langues : 10 idées reçues décryptées pour bien comprendre la démarche scientifique de Annabelle Kremer-Lecointre (autrice) et Arnaud Rafaelian (illustrateur) © Delachaux et Niestlé, 2023
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Dotées de personnalités riches et occupant des positions de leadership, le duo mère-fille Nahéma et Kani Barret du roman Battlestar Botanica (Sarbacane, 2023) occupent des fonctions clés au sein de l’équipage du vaisseau le Loquace.
Extrait de Battlestar Botanica de H. Lenoir (autrice) et Jacopo Starace (illustrateur) © Éditions Sarbacane, 2023
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Extrait de Les petits monarques de Jonathan Case © Dupuis, 2022
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Personnage féminin engagé dans un travail scientifique.
Extrait de Extinctions. Le Crépuscule des espèces, de Panafieu, Franc © Dargaud, 2021
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Extrait de Décrocher la lune de Wendy Mass (autrice) et Gabi Mendez (illustratrice) © Jungle, 2024
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Extrait de Les petits monarques de Jonathan Case © Dupuis, 2022
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Le Dr. Céleste, personnage médiatrice de la bande-dessinée Ici l'univers, voyage en astrophysique (Helvetiq, 2024)
Extrait de Ici l'univers, voyage en astrophysique de HERJI (auteur et illustrateur) et Jérémie Francfort (auteur) © Helvetiq, 2024
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L'ouvrage Toujours prêtes (Fluide glacial, 2023) dresse un portrait héroïque de l'infirmière Marie Depage.
Extrait de Toujours prêtes de Julien Hervieux (auteur) et Virginie Augustin (illustratrice) © Fluide Glacial, 2023
Agathe Franck est responsable de l’Observatoire de la lecture et de l’écriture des adolescents au sein de l’association Lecture Jeunesse.