Les débats autour de l’indispensable transition écologique véhiculent parfois l’idée que son déploiement souffrirait d’un excès de rationalité. La transition écologique, ce serait ce truc d'ingénieur·e, froid, technique, trop scientifique au mauvais sens du terme, coupé du réel. La clé de sa réussite se trouverait donc dans une révolution cosmologique où viendraient s’intriquer les notions de culture et de nature, de nouvelles métaphysiques[1]. Le processus permettrait à une pensée écologique d’infuser dans nos sociétés. L’hypothèse est fertile, mais je souhaiterais ici amener toutes les preuves de son contraire, constater que les processus de transition écologique engagés le sont rarement en fonction de données rationnelles, objectivées ou réalistes. Si nul ne peut nier que les tableaux Excel et les graphiques resteront impuissants à embarquer l’ensemble des humains dans la transition, s’il faut rappeler l’indispensable dimension affective, charnelle, esthétique – voire spirituelle, notamment au sein des cultures non-occidentales – de la transition écologique, nous devons analyser et interpréter l’absence majeure de recours à la rationalité scientifique qui prévaut actuellement dans la plupart de nos prises de décision collectives.
À ce titre, défendons l’idée que la faiblesse de la culture scientifique, technique et industrielle des habitant·es, mais surtout de nos responsables économiques et politiques est à l’origine d’une grande partie des difficultés auxquelles nous faisons face. Il est donc urgent de renforcer et promouvoir la culture scientifique, industrielle et technique, afin d’en faire une modalité centrale de nos débats. Éviter d’investir dans des mirages technologiques de type « hyperloop » en serait un beau co-bénéfice[2]. Contourner les dystopies tendues par les magicien·nes géo-ingénieur·ses ou les prophètes[3] en serait un autre.

La transition aux prises avec une illusoire « rationalité »
Constatons que la transition écologique est majoritairement prisonnière du primat d’une illusoire
« rationalité » économique ne prenant pas en compte les valeurs et richesses écosystémiques. Au nom de cette vision économique dont la rationalité rappellera tous les clichés véhiculés par le poisson rouge, nos sociétés trouvent cohérent d’inciter l’agriculture marocaine à produire des tomates ou des avocats d’exportation dans un contexte d’aridification accéléré de ses biotopes ; le patron de Total explique au climatologue Jean Jouzel, qu’il existerait une « vie réelle » à côté des enjeux climatiques[4] ; nous implantons des usines de fabrication de puces électroniques gourmandes en eau en plein cœur de l’Arizona ; 40 % de notre trafic maritime international sert… à transporter des énergies fossiles ; nous espérons résoudre les problématiques d’aridification de la Catalogne avec quelques bateaux-citernes et des usines de dessalement, sans transformation du modèle agricole ou touristique, au mépris de tous les ordres de grandeur connus ; et nous prévoyons des taux de croissance d’à peu près tout. La litanie des décisions douteuses d’un point de vue scientifique ferait une encyclopédie. L’urgence à construire de nouvelles autoroutes, à développer les aéroports, à tout numériser, pourrait factuellement être remise en cause par une appropriation technique plus fine de notre contexte socio-environnemental.
Des imaginaires et croyances qui entravent les débats

La transition écologique est prisonnière de nos imaginaires et de nos croyances, bien plus qu’elle ne l’est de savoirs scientifiques forcenés, administrés sans discernement. Corollaire à l’illusion d’un développement économique hors sol et déconnecté des contributions écosystémiques liées au climat ou à la biodiversité[5], l’imaginaire techno-solutionniste domine. Il neutralise la rationalité des débats par l’entremise d’une croyance quasi-religieuse dans la capacité des sciences et techniques à résoudre absolument tous les problèmes. Pourtant, le roi est souvent nu. L’entreprise Lufthansa a ainsi annoncé devoir ponctionner l’équivalent de la moitié de la production d’électricité de toute l’Allemagne pour passer aux carburants de synthèse d’ici 2050. Elle considère comme une alternative possible le fait d’en importer massivement depuis des pays en développement n’ayant pas encore engagé leur propre transition énergétique, au mépris des contextes géopolitiques.
À l’opposé de ces imaginaires technophiles, des réflexes obscurantistes font leur retour en occident. L’organisation d’une procession à Saint-Gauderique en Catalogne française par un élu Rassemblement National pour faire tomber la pluie[6] en est une illustration anecdotique mais compatible avec les enquêtes d’opinion: un tiers des Français reste climato-sceptique ou assimilé, malgré l’accumulation des preuves théoriques ou des faits empiriques. À ce titre, des mouvements politiques réactionnaires surfent sur des positions anti-sciences, au nom du « bon sens », comme l’illustre la montée en puissance de l’extrême droite partout en Europe et notamment aux Pays-Bas, suite à la crise de l’azote.
Certains courants écologistes ne sont par ailleurs pas prémunis contre les tentations chamaniques, un goût pour le mysticisme et la métaphysique dont la conséquence est de préférer les sorcier·ères aux ingénieur·ses. Dans une veine différente, mais tout aussi impuissante à nous faire « atterrir », la pensée socio-solutionniste imagine qu’il suffit de faire subir aux corps sociaux une cure malthusienne d’austérité pour expédier nos modes de vie dans le giron des limites planétaires. Comme si, par magie, les cures de sobriété – tout aussi nécessaires que les investissements en recherche et développement si nous voulons réussir la transition écologique – n’avaient pas d’effets majeurs en termes de réorganisation économique et pouvaient être encaissées sans risque de ruptures par les sociétés.
Technophile ou « socio-phile», la pensée magique est partout. Le résultat de ce dialogue de sourds est que nous n’arrivons plus à mesurer la juste place des solutions techniques et industrielles dans nos sociétés. La question du stockage hivernal de l’eau, par exemple, parfois utile, souvent impuissant, toujours délicat, en est une illustration. Ce que nous faisons des innovations numériques - une litanie de produits et de services sans aucun effet contributif sur nos principaux défis sociaux et environnementaux – fabrique les germes d’oppositions frontales à un développement utile, ciblé et ciselé des technologies. L’analyse des contextes, potentialités et limites de nos options techniques ou sociétales, la question du juste rôle de l’industrie, est globalement prise en otage par des imaginaires du monde dont le seul résultat est de renforcer les approches idéologiques. Les études scientifiques sont alors instrumentalisées pour tromper les citoyennes et les citoyens. Car, si tout n’est plus possible, nous sommes également prisonnier·ères d’imaginaires qui véhiculent l’idée fausse que plus rien ne l’est. Et la transition écologique est aussi enfermée par les prophéties collapsologiques. Les scénarios « les futurs en transition » de l’ADEME[7] sont un rappel utile qu’il existe une diversité de voies et de chemins pour atteindre la neutralité carbone et plus généralement retrouver les bons équilibres écologiques. Aucun ne consiste à retourner dans une caverne, devenir Mad Max ou « terraformer » Mars.
Une nécessaire montée en savoirs du corps social
En 1987, Ronald Reagan contribua à faire signer le protocole de Montréal, celui-là même qui permit de cesser la destruction de la couche d’ozone. On ne soupçonnera pas Ronald Reagan de sympathies écologistes, mais il avait un ranch. Il comprenait à titre expérientiel ce qu’un maïs brûlé par le soleil veut dire. À l’heure où l’ensemble des citoyens et des citoyennes, et leurs représentant·es élu·es sont coupé·es des écosystèmes, l’essor des connaissances et savoirs scientifiques est essentiel. Cette montée en savoirs de notre corps social pourrait nous éviter bien des bêtises. Nous aurons besoin de discernement pour réussir au mieux la transition écologique. En l’état, nous sommes des insectes pris au piège par nos lumières artificielles, nous investissons sans y croire dans des lubies folles comme NEOM[8] ou des univers virtuels, pendant que nos écosystèmes s’écroulent.
Et si nous devenions, enfin, des sociétés savantes ? Ce serait la chose démocratique à faire. L’essor d’une culture scientifique diverse et inter-disciplinaire, admettant à la fois sa grande ignorance, les controverses et les consensus, mais aussi le développement de compétences techniques plus situées, soucieuses de la vaste question des ressources disponibles et des écosystèmes, et le renouveau d’une industrie remise au service du progrès humain pourraient permettre aux sociétés ouvertes de retrouver leur cap. Saisissons la transition écologique comme une opportunité inédite pour les découvertes. N’ayons pas peur de retourner dans les cavernes. Craignons de ne jamais en sortir.
David IRLE, Éco-conseiller auprès du secteur culturel
[1] https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2020/07/20/depasser-le-dualisme-entre-nature-et-culture_6046682_3451060.html (consulté le 9 mars 2024)
[2] https://theconversation.com/debat-jean-jouzel-patrick-pouyanne-la-vie-reelle-du-changement-climatique-213569 (consulté le 9 mars 2024)
[3] Rendons ici hommage aux quelques stations de ski pyrénéennes qui embrassent difficilement leur nouveau contexte écologique et économique.
[4] https://www.letemps.ch/economie/energie/lufthansa-devrait-consommer-la-moitie-de-l-electricite-allemande-pour-voler-au-carburant-de-synthese
[5] https://france3-regions.francetvinfo.fr/occitanie/haute-garonne/toulouse/hyperloop-la-fin-de-l-entourloupe-le-train-subsonique-developpe-a-toulouse-ne-sortira-jamais-des-hangars-2802743.html (consulté le 9 mars 2024)
[6] https://www.lindependant.fr/2023/03/10/secheresse-une-procession-prevue-a-perpignan-avec-les-reliques-de-saint-gauderique-pour-implorer-la-pluie-11053043.php
[7] https://www.ademe.fr/les-futurs-en-transition/
[8] https://www.huffingtonpost.fr/environnement/article/edf-participe-a-neom-projet-de-megalopole-futuriste-en-arabie-saoudite-et-se-met-des-salaries-a-dos_230599.html