Qui produit les contenus immersifs de Cosmocité ? Comment ces personnes, scientifiques ou non, et essentiellement de la région, collaborent-elles ensemble ?
J’ai creusé ces questions lors de 3 jours de résidence dans ce tout nouveau centre de sciences, en me disant que cela m’aiderait également dans mes propres pratiques journalistiques.
Employée à l’origine dans le milieu artistique, l’immersion est aujourd’hui de plus en plus utilisée dans les centres de sciences pour faire vivre à leurs visiteur·ses des expériences toujours plus impressionnantes. La projection sur les murs et au sol de contenus visuels créés à des fins ludiques et pédagogiques offre des possibilités infinies pour la médiation scientifique. Dans le cadre d’une collaboration entre l’Amcsti et l’Association des Journalistes Scientifiques de la Presse d’Information (AJSPI) – soutenues par le ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche – j’ai eu l’occasion de le constater à Cosmocité, un centre de sciences de la région grenobloise, animé par Territoire de sciences, qui dispose de deux immenses salles immersives.

Une séance de planétarium peu commune
Avant mon immersion au planétarium de Cosmocité, je pensais que les médiateur·rices arpentaient en temps réel la carte du ciel, dévoilant des astres et des constellations au gré de leurs déplacements. Mais la réalité est bien différente de ce que je pouvais imaginer. J’ai pu notamment apprendre que chaque séance d’observation et d’exploration du ciel était programmée à l’avance sur le logiciel SkyExplorer édité par la société RSA-Cosmos. C’est notamment le cas de la séance « Sous le ciel du Chili». Cette séance naît d’une rencontre peu commune en août 2023 entre un enseignant de physique-chimie du lycée Vaucanson, José Olivares Flores, les dessinateurs Guillaume Gimbert, Edmond Baudoin et Emmanuel Lepage, ainsi que Fanny Musso, médiatrice planétariste[1]. Elle nous transporte à travers une histoire poétique et particulièrement touchante, celle de José parti en « Expédition au pied des étoiles» avec ses élèves.
Cette expédition a comporté plusieurs arrêts dont un sur le site des radiotélescopes du Plateau de Bure et un autre sur le site du VLT, un observatoire situé au cœur du désert d’Atacama, au Chili. Tout au long de cette séance, nous prenons part au dialogue entre Fanny et José dont la voix a été enregistrée lors de la construction de cette séance. Nous pouvons contempler le ciel étoilé à chaque arrêt mais aussi apercevoir des illustrations réalisées par les dessinateurs au fil de l’histoire. José nous conte son expédition et Fanny, quant à elle, nous apporte des informations scientifiques supplémentaires sur ce qui se dessine devant nos yeux. Lors d’un échange avec José, il me confie être satisfait du rendu, et « qu’à travers cette production, il a découvert le métier de médiateur ». Selon lui, il serait intéressant « de pousser l’immersion plus loin en proposant une rencontre avec une ceinture d’astéroïdes ».
Au cœur de la science lors de conférences immersives
À Cosmocité, des scientifiques « se retrouvent au cœur même de leur recherche » lors de conférences immersives, inspirées des « Échappées inattendues » du CNRS, me raconte Emmanuel Laisné, chargé de projet. « Le contenu visuel projeté n’est pas juste présent pour son côté esthétique mais est au service du discours du scientifique », ajoute Emmanuel. Ces conférences prennent place dans la deuxième salle de Cosmocité : la salle immersive. Elles voient le jour avec la rencontre d’un·e scientifique, comme Adolfo Grushin, physicien à l’Institut Néel, de designer·euses et de professionnel·les de la médiation de Territoire de sciences et du CNRS-Alpes.
Après discussion avec le·la scientifique, un storyboard est réalisé par le CCSTI. Celui-ci structure la conférence et suggère des idées de visuels accompagnant le discours des scientifiques. Marion Sabourdy, chargée de projet[2], me confie que « les échanges avec les chercheur·ses s’apparentent à l’entretien d’un·e journaliste scientifique. » En effet, lorsque je réfléchis à la structure de mon prochain article, c’est un peu comme si je construisais un storyboard. À l’aide de discussions avec un·e scientifique, complétées par des recherches personnelles, je reconstruis l’histoire de sa découverte tout en prenant garde à ne rien déformer. Cette histoire est aussi structurée en parties. Avant de soumettre mon article à la rédaction d’un magazine, je propose également des visuels illustrant l’histoire que je raconte. Ces collaborations entre scientifiques et CSTI bénéficient aux deux parties. En effet, Adolfo m’explique « qu’être en contact avec des professionnel·les de vulgarisation, permet de voir ce qui fonctionne ou non pour vulgariser ses recherches. Quand on est chercheur on est près de la science, des calculs et discuter avec des personnes de la culture scientifique permet d’être accroché à la réalité du terrain. » Marion quant à elle avance que « coconstruire des contenus avec des chercheur·ses, rend la science exposée plus humaine et donne accès aux recherches en train de se faire. Cela permet aussi d’éviter les fausses pistes ». Ces deux métiers œuvrent donc ensemble pour proposer un contenu le plus proche possible de la réalité tout en assurant une véritable expérience immersive visiteur·ses. Pour Marion, « cette expérience est différente suivant la thématique abordée. Pour celle d’Aldolfo, le public se retrouve embarqué dans un autre monde, celui des matériaux. »
Un escape game totalement numérique
45 minutes c’est le temps imparti pour résoudre l’énigme de l’Escape Game numérique Ice Core Adventure. Ce dernier né d’une collaboration entre la société RSA-Cosmos, Territoire de sciences et Bruno Jourdain, glaciologue à l’IGE[3]. À l’origine, trois thématiques de recherche scientifique sont proposées : la glaciologie, le cycle de l’eau et la biodiversité. Lors de la réalisation du moodboard (collection de visuels rendant compte de l’univers et de l’ambiance du jeu) par Territoire de sciences et discussion avec RSA-Cosmos, la thématique de la glaciologie se révèle alors être la plus appropriée pour la mise en jeu. « En effet, se mettre dans la peau d’un glaciologue est un peu comme se mettre dans la peau d’un explorateur » énonce Emmanuel Laisné. Cette remarque peut se retrouver également dans le milieu du journalisme. Certaines thématiques se prêtent moins facilement à la mise en récit que d’autres.

Ce fut alors le début d’un dialogue entre le chercheur Bruno Jourdain, RSA-Cosmos et Territoire de sciences. « Les échanges ont duré près d’un an et demi avant d’aboutir à l’Escape Game » qui se trouve dans la salle immersive aujourd’hui, me raconte Bruno. Il m’explique qu’il a apporté « la réalité terrain de l’Escape Game et vérifié les connaissances scientifiques présentes dans le jeu afin d’éviter les non-sens scientifiques ». À l’aide des échanges avec Bruno, la société RSA-Cosmos a quant à elle produit le jeu. Territoire de sciences a joué un rôle de « coordinateur entre ces deux acteurs tout au long de cette collaboration », énonce Emmanuel. Durant le jeu, des éléments issus des recherches de Bruno sont présents comme des vidéos de ses forages dans lesquelles nous pouvons même entendre sa voix ou encore voir des images de son campement au Col du Dôme à 4240 m d’altitude, juste en dessous du sommet du Mont Blanc. Il y a aussi des bruitages qui évoquent la glaciologie comme par exemple la découpe de carottes de glace. L’immersion n’est pas alors seulement visuelle mais également auditive.
« De nombreux Escapes Games aujourd’hui se trouvent dépourvus de médiation scientifique associée aux notions scientifiques. Ce n’est pas le cas d’IceCore Adventure, il n’y a pas seulement un jeu, mais également une transmission des notions scientifiques dissimulées dans cet Escape Game », m’explique Manon Pellissier, médiatrice scientifique[4]. Lors d’un tel Escape Game, l’interaction avec le dispositif numérique peut être aussi un frein pour certaines personnes. La présence d’un·e médiateur·rice est donc essentielle pour venir apporter au public des clés de compréhension qui sont non seulement d’ordre scientifique sur la thématique de la glaciologie, mais aussi technique. La médiation réalisée ici est « tout un art entre médiation scientifique et gestion du jeu », énonce Manon.
L’immersion, une course éffrénée à l’innovation
« L’immersion permet aujourd’hui de toucher des publics d’ordinaire attirés par des expériences immersives proposées dans d’autres domaines comme le domaine artistique. On observe cependant une course effrénée pour proposer des formats toujours plus innovants et permettant de répondre aux attentes d’un public souhaitant vivre une expérience tout en apprenant, » m’explique Audrey Korczynska, chargée de projet et de la programmation4. Proposer des contenus immersifs répondant à la fois à une demande d’expérience toujours plus innovante, tout en étant proche de la réalité des recherches, n’est pas toujours une mince affaire. Cela demande une bonne communication entre les différentes parties prenantes.
Trois jours de résidence sont bien trop courts pour saisir tous les rouages des collaborations pour la production de contenus immersifs à Cosmocité. Cependant, à travers ces moments privilégiés passés dans les coulisses de Cosmocité, j’ai pu constater la grande diversité des acteur·rices de ces contenus. J’ai également pu apercevoir à quel point les pratiques pour la production de contenus immersifs étaient similaires à mes propres pratiques. En effet, un article peut être également source d’immersion par le biais d’un récit.
Emma BELLAVIA, Journaliste indépendante & Étudiante en M2 CCST (Université Grenoble Alpes)
[1] Territoire de sciences
[2] Territoire de sciences
[3] CNRS/INSU, IRD, UGA, INRAE, Grenoble-INP
[4] Territoire de sciences