Entretien avec Virginie Tournay, Directrice de recherche au CNRS
Pourriez-vous définir votre champ de recherche actuel ?
Virginie Tournay Biologiste de formation initiale, je m’intéresse aux politiques du vivant, c’est-à-dire tout ce qui concerne l’administration de la matière vivante et les différentes formes de médiation associées à sa connaissance. La « matière vivante » est un terme large qui englobe le corps biologique, les biotechnologies médicales, agricoles, et les enjeux autour de la biodiversité environnementale. On a affaire à un bestiaire d’objets controversés qui se prêtent facilement à la politisation.
Quels sont les défis de la médiation scientifique dans des domaines sensibles liés par exemple aux controverses autour des cellules souches ou des OGM ?
V.T. Une particularité de la matière vivante est que nous sommes confrontés à des formes de médiation touchant l’échelle moléculaire, le minuscule, autrement dit une forme d’infiniment petit. Cela renvoie au défi culturel posé par l’(in)visibilité des objets et, dans la pratique, par leur visualisation. L’exposition consiste à les sortir de l’invisibilité, pour qu’ils puissent être universellement « reconnus » par la diversité des publics. Il existe donc un défi de visualisation qui fait toute la différence avec les objets « déjà-là » de l’art, y compris l’art conceptuel, ou des objets « traditionnels » des musées de sciences allant du squelette du dinosaure à la puce électronique en passant par le bistouri du chirurgien. Avec mon collègue Guy Saez, on étudie le lien entre la diversité des formes de visualisation et leur traduction politique (projet ANR ComingGen). Ce défi est d’ailleurs renforcé en raison des caractéristiques propres de la matière vivante : elle ne reste pas immobile, elle se transforme continûment. L’aléa biologique, comme des mutations virales anodines ou virulentes pour l’humain, soulève des enjeux irréductibles de gouvernance.
Il ressort également une tension, un désajustement entre le nécessaire temps long des expériences de médiation institutionnelle et l’accélération des recherches à travers la rapide circulation des nouveaux outils d’innovation. Ainsi, la diversification des outils d’ingénierie du génome se trouve en décalage avec le rythme plus lent des efforts de médiation. Représenter ces objets suppose une « vue d’artiste » ou une reconstruction scientifique avec tous les instruments d’imagerie. On ne peut donc pas les considérer comme une reproduction exacte des éléments du vivant. Il faut aborder cet écart au réel comme l’opportunité de susciter des questionnements et des émotions esthétiques inattendues.
Le fait que ces domaines soient controversés a donc des conséquences sur leur médiation ?
V.T. Il y a un contraste entre la connaissance scientifique des biotechnologies et une relative sous-estimation de l’importance des mécanismes sous-jacents à leurs perceptions culturelles. Face à des domaines à haut risque de politisation, il peut être tentant, côté médiation, de faire converger la dispute scientifique avec les controverses publiques et d’aller vers un rapprochement, voire une confusion entre l’approche analytique et une posture plus située, engagée ou militante.
La médiation scientifique peut expliquer qu’il y a des luttes autour de la brevetabilité du vivant et des enjeux industriels énormes, mais doit-elle avoir un regard normatif en défendant, par exemple, un modèle de production agricole ? Trouver le juste milieu n’est pas facile car les sciences humaines et sociales ont engagé ces dix dernières années une forte réflexivité autour de la construction des disciplines scientifiques, notamment autour du lien qu’il peut y avoir entre les modes de production des savoirs, l’adhésion aux innovations et les modèles de société.
Aujourd’hui le domaine de l’Intelligence Artificielle est également concerné.
V.T. La mathématicienne Catherine O’Neil, autrice de « Weapons of Math Destruction: How Big Data Increases Inequality and Threatens Democracy» (2016), a montré que les codes sources des algorithmes de recrutement, de sélection à l’université et de modélisation du récidivisme contiennent des biais susceptibles d’induire des discriminations. Ce qui impacte les normes de justice sociale. Il faut avoir conscience de cette dimension culturaliste sur les connaissances. En ce sens, les enjeux liés à l’appropriation technologique sont fondamentaux. Cela « capacite » les citoyen·nes.
La problématique est-elle la même dans le domaine des sciences du vivant et des défis environnementaux actuels ?
V.T. Je suis plus embarrassée avec une certaine lecture des humanités environnementales qui associent les sciences humaines et sociales à des postures dites de « sciences engagées » pour répondre aux défis écologiques contemporains. Je suis embarrassée non pas en tant que citoyenne mais en tant que chercheuse en science politique et observatrice des institutions de culture scientifique. On cherche trop à montrer qu’apporter des solutions au problème de l’ordre social serait aussi des solutions au problème des connaissances de la nature.
Ainsi, le thème controversé des OGM est souvent associé à une artificialisation du monde, mais on dit peu que le terme OGM est avant tout un terme sociojuridique et qu’il ne renvoie à aucun découpage a priori de la matière vivante. Prendre conscience du langage utilisé pour décrire la complexité du vivant me paraît crucial car cela touche autant le statut et la médiation de cette matière, que l’autorité sociale que l’on veut donner à des lieux de médiation tels que les CCSTI.
De nombreux acteur·rices de la CSTI revendiquent aujourd’hui leur engagement face à des enjeux sociétaux ou l’évolution de l’anthropocène. Et, pour vous, la question de la neutralité reste fondamentale. Comment articuler les deux ?
V.T. On vit une époque passionnante parce que le corps social a un périmètre et un contenu bien différent, plus élargi, que ce que l’on pensait jusqu’à maintenant. On ne peut plus envisager la communauté des humains sans les êtres de la nature ni même sans la donnée numérique.
Tout l’enjeu de la CSTI est de nous faire prendre conscience de l’intégration de ces nouveaux éléments dans le corps social, sans pour autant nous dire comment on doit le penser, ni chercher à définir le terrain d’entente. Cela relève du politique, donc d’un choix citoyen. C’est pourquoi, je pense qu’il y a une certaine prudence à avoir avec l’idée de sciences engagées, le risque étant de fragiliser les sciences humaines sur un plan épistémologique, de créer une forme de suspicion côté sciences « dures », mais surtout de diluer l’expertise propre à la médiation scientifique dans des combats militants qui doivent exister, qui sont fondamentaux dans la société mais qui, à mon sens, doivent être distingués des structures de CSTI. Les médiateur·rices scientifiques ne sont pas des passeur·ses de mobilisations sociales, ni leurs avocats. Je les envisage plutôt comme des tiers de confiance dans une société qui subit de multiples transitions.
En revanche, il est crucial d’aborder le social comme une réalité scientifique à part entière qui doit être travaillé en tant tel. Je pense à tous ces travaux qui analysent le rôle que pourrait ou pas jouer la végétalisation de notre urbanité future face à des défis touchant de multiples dimensions : décarboner, dédensifier et esthétiser la ville. Cette posture nous permet aussi d’aborder des objets controversés comme les OGM, les vaccins et l’IA à la fois comme des objets matériels mais aussi comme des objets de pensée. Je crois que c’est une bonne manière de montrer que la nature ne peut plus être envisagée comme une réalité matérielle qui serait indépendante de l’activité et de l’histoire humaine, sans pour autant tomber dans un relativisme culturel.
De quelle manière la transition numérique est-elle susceptible de modifier la place et la fonction des acteur·rices de la CSTI ? Quelles sont leurs opportunités ?
V.T. À côté de la question environnementale, la révolution numérique modifie la place sociale de la médiation scientifique. On sait que l’algorithme sera une médiation centrale entre le·la citoyen·ne et le reste du monde : le rapport à la mobilité, la perception des risques alimentaires, les enjeux d’économie d’énergie et la gestion de l’habitat. Donc on tend vers une certaine désintermédiation. C’est à ce niveau que les acteur·rices de la culture scientifique ont une véritable carte à jouer du fait de leur expertise propre. Le monde numérique est marqué par la dérégulation du marché de l’information et par le brouillage des cadres militants et scientifiques. Cela oblige les producteur·rices des sciences, dont je fais partie, à essayer de maîtriser les lois sociales de ce milieu contraignant qu’est le web. Force est de constater que nous sommes totalement démunis.
Aujourd’hui, il est impossible pour quiconque de produire des connaissances sans être en mesure de les resituer dans l’ensemble du système social, c’est-à-dire les médier. Or, c’est ce que vous faites depuis plus de cinquante ans. On sait que cette expertise est indispensable à la survie même de l’innovation. Donc, la révolution numérique fait de la médiation scientifique un point de passage obligatoire à la production de toute nouvelle connaissance et innovation. Comme l'avait résumé le scientifique et auteur de science-fiction Isaac Asimov, pour convaincre, la vérité ne peut suffire.
Virginie TOURNAY, Directrice de recherche (CNRS), propos recueillis par Samuel CORDIER, Directeur (Musée zoologique de Strasbourg)