À travers son expérience de directrice du Muséum-Aquarium et du Féru des sciences, Lucile Guittienne, nouvelle directrice du Muséum et du Jardin botanique de Bordeaux, évoque des futurs désirables dans les établissements dépositaires de collections d’histoire naturelle.
Samuel Cordier (S.C.) : Aujourd’hui, les activités des muséums ne s’inscrivent-elles pas, dans leur majorité, dans des futurs désirables ?
Lucile Guittienne (L.G.) : Pour moi, un muséum d’histoire naturelle est dans le présent, entièrement. Notre objectif est de répondre à cette question : comment pouvons-nous être utiles à nos visiteuses et visiteurs ? Un muséum doit s’interroger afin de dépasser le modèle muséal classique, en se demandant vraiment à quoi et comment il est peut-être utile pour le public mais aussi pour les personnes qui ne fréquentent pas encore le musée.
Dans tous les cas, nos établissements se sont arrêtés de regarder derrière eux, à n’être que dans le passé. Ce lien bien sûr existe par la nature même de nos collections, mais il y a différentes manières de les valoriser dans l’objectif fondamental d’accompagner les publics, en tant que citoyennes et citoyens.
S. C. : Auriez-vous un exemple précis qui concerne des non publics ?
L. G. : Le Féru des sciences est un musée de sciences physiques un peu à l’écart du centre de la métropole nancéienne et donc plus éloigné des différents lieux de culture. Si déjà des habitant·es du quartier viennent s’asseoir et charger leurs téléphones dans le hall, je me dis que le musée leur est utile. Cela n’est pas du futur, cela ne fait pas rêver grand monde, mais cela veut dire que des personnes viennent chez nous et partagent quelque chose. Nous ne sommes plus forcément et uniquement dans des grandes théories mais aussi dans des moments de partage et d’enrichissements mutuels, même infimes.
S. C. : Et au Muséum-Aquarium, auriez-vous des exemples d’activités qui s’inscrivent dans cette dynamique et cette philosophie de travail ?
L. G. : Notre objectif est clairement d’être moins lisses, d’oser faire davantage et d’assumer de devenir plus clivant. En se rapprochant de certaines personnes, nous prenons le risque que d’autres ne se sentent peut-être pas concernées. Mais dans les actions que nous proposons, l’idée est d’ouvrir les possibles et permettre à des communautés ou des collectifs de s’exprimer.
Cette année nous avons lancé des soirées « Wild » à destination exclusive d’un public adulte. L’idée est de co-concevoir ces soirées sauvages avec une structure, une association, une communauté et lui permettre de s’exprimer. Le but n’est pas de donner les clés à une personne mais de co-construire.
Pour la première édition, nous avons programmé une soirée féministe en lien avec un festival local « Vives ». Je pensais que commencer par le thème du féminisme n’était pas une grande prise de risques. Mais, finalement, le sujet a généré pas mal de vagues sur les réseaux sociaux.
Même si cela n’est pas si évident, notre objectif est de continuer à aborder des sujets à priori éloignés les uns avec les autres mais en se rappelant à chaque fois que nous sommes un musée de zoologie dans lequel l’humain a pleinement sa place et que l’on est là pour que les choses puissent bouger un petit peu, pour permettre un questionnement.
S. C. : Quelle place garde, dans le musée du futur, un média traditionnel comme l’exposition ? De quelle manière l’inscrire dans ce contemporain ?
L. G. : Je me pose parfois des questions sur l’exposition permanente qui n’a plus forcément sa place. Si nous avions les moyens, nous proposerions à la place des expositions qui durent seulement quatre ou cinq ans. Ce modèle me semble intéressant et toujours d’actualité. En ce qui concerne les expositions temporaires classiques, pluridisciplinaires et transversales, il semble important de toujours se focaliser sur des sujets de société, des sujets qui vont questionner les publics. Nous ne leur proposons pas « dinosaures » et « « requins » car je pense qu’ils viennent chercher autre chose chez nous. Par exemple, quand nous avons retenu le thème de la « mort » pour notre dernière exposition, les visiteur·ses n’étaient pas enthousiastes sur le principe. Mais, une fois dedans, ils et elles ont été surpris·es.
S. C. : Concevez-vous chaque année des expositions avec des publics ?
L.G. : En effet, entre chaque grosse exposition temporaire qui aborde un sujet de société, nous faisons ce que nous appelons une « parenthèse ». Et le but est de co-construire l’exposition avec une typologie de publics différente chaque année. Jusqu’à présent, nous avons travaillé avec un public adulte, scolaire (des CE1-CE2), étudiant et cette année ce sera avec les plus de 65 ans.
L’objectif, pour nous, personnel·les du musée, est d’intervenir le moins possible. Nous sommes là pour guider ces publics, mais vraiment pas pour effectuer des choix à leur place, ni sur le thème, ni sur la forme. Nous les accompagnons ensuite pour arriver à la réalisation de l’exposition qui durera près de six semaines sur 200m².
Ce qui m’intéresse, c’est surtout que les visiteurs et visiteuses comprennent que l’exposition a été faite par le public, ce qui leur permet vraiment d’avoir une vision différente sur ce qui est proposé, en les revalorisant eux-aussi, elles-aussi, dans leurs compétences. C’est une façon de s’approprier pleinement cette notion de droits culturels.
S. C. : Quels sont pour vous les modèles inspirants dans la sphère francophone et parmi les établissements dépositaires de collections d’histoire naturelle ?
L. G. : Je trouve que nous avons beaucoup de points communs avec le Muséum de Neuchâtel, en ce qui concerne notre état d’esprit notamment. Nous ne nous prenons pas forcément au sérieux dans les expositions temporaires, ce qui apporte un regard un petit peu décalé. Cela permet au public de se sentir inclus et d’adhérer un peu plus à ce que nous proposons.
En parallèle de l’exposition « Platéosaure » - exposition qui a su renouveler l’expo de dinos – le muséum de Neuchâtel a co-conçu avec un autre établissement un petit espace dédié aux poules. Et ils ont prouvé avec finesse et poésie que petit ne veut pas dire dénué d’intérêt.
Parfois, dans un petit espace, nous pouvons réussir à créer quelque chose qui pourra titiller l’imagination des gens et ne pas être plat.
Ce que nous devons défendre, ce n’est pas le spectaculaire mais plutôt l’idée de ne pas être neutres, d’oser affirmer des points de vue. Je trouve intéressant que des centres de sciences ou des muséums ne prennent pas tous les mêmes positions, c’est justement ce qui nous donne un peu de caractère et une vraie plus-value pour le public.
S. C. : Les outils numériques s’inscrivent-ils pour vous dans les futurs désirables ? Comment envisagez-vous leur place dans le musée aujourd’hui et demain ?
L. G. : L’exposition ouverte en avril dernier au muséum de Nancy, s’appelle « tout doux », elle est destinée aux bébés et enfants de moins de 3 ans. Ce jeune public a un attrait pour le numérique mais nous avons choisi de ne pas en mettre du tout car notre objectif est justement de leur apporter autre chose. Il y a quelques années, nous avions l’impression que les musées pouvaient être l’occasion de découvrir des dispositifs numériques spectaculaires que nous ne pouvions avoir chez nous. Nous ne sommes plus dans cette philosophie aujourd’hui, nous sommes davantage là pour raconter une histoire et faire vivre une expérience.
En fonction de la typologie des publics, nous ne faisons pas les mêmes choix. Pour les autres plus âgés, notre idée est de proposer du numérique lié à quelque chose de mécanique. Le visiteur ou la visiteuse devra réaliser une action physique qui va provoquer quelque chose de numérique mais il·elle peut ne même pas percevoir que l’informatique sous-tend ce dispositif ; le but est souvent de provoquer une interactions entre les membres du public.
S. C. L’objectif serait d’abord de créer du lien entre visiteur·ses ?
L. G. : Nous nous posons aussi beaucoup cette question-là. Comment provoquer du lien au sein d’un espace de visite entre des visiteurs et visiteuses qui ne se connaissent pas ? Des dispositifs numériques un peu fins, un peu complexes peuvent permettre de faire ça. J’ai l’impression que la voie à ne pas prendre est de faire des grandes salles avec des grands dispositifs numériques partout, très immersifs. Et de proposer juste ça. Je pense que ce n’est pas le rôle des musées d’aller là-dedans.
S. C. : Le futur du muséum s’écrit-il aussi en dehors de ses murs ?
L. G. : Pendant plusieurs années, notre vision était de dire que le rôle du muséum était d’attirer le public en son sein. En faisant venir les gens dans nos murs, nous pouvions soigner une expérience et tout maîtriser. Et de plus en plus, peut-être parce que l’institution vieillit, j’ai l’impression que notre rôle maintenant est de sortir du musée et que les deux peuvent être liés.
Notre objectif est aussi de nous rapprocher d’autres politiques publiques. C’est lié au fait que la science est de plus en plus présente dans différents dossiers gérés par la collectivité comme la gestion des déchets, les transports ou l’éducation. Ce sont des dossiers dans lesquels nous pouvons jouer un rôle et qui nous incitent à sortir de chez nous pour aller vers les gens et proposer d’autres typologies d’expériences. Nous avons encore là d’autres façons de nous améliorer pour faire du hors les murs et apporter quelque chose qui ne soit pas juste un copier-coller de ce qui se fait dans le musée.
S. C. : Concernant les collections, comment envisagez-vous leur rôle et leur enrichissement dans le futur ?
L. G. : Nous n’avons pas tous les mêmes politiques. À Nancy, notre objectif est d’être vraiment ancrés localement. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas d’être un musée national, mais un musée local pour les gens, ce qui rejoint encore la notion de droit culturel. Nous essayons d’enrichir au maximum les collections avec des espèces issues de la faune locale. Nous nous intéressons aussi à la faune domestique, donc nous avons par exemple acquis récemment un cheval de trait ardennais ou des chèvres lorraines.
Ensuite, concernant toujours la faune locale, il faut réussir à mener des partenariats avec des chercheur·ses pour réussir à obtenir les collections liées à leurs études. Le dernier exemple qui me vient en tête est le travail effectué avec un laboratoire d’écologie situé à Metz qui s’intéresse aux espèces invasives et réalise des prélèvements, notamment de macro-invertébrés, depuis plusieurs années aux mêmes endroits sur la rivière locale pour voir comment la population évolue. Une partie de ces collections, assimilable initialement à du matériel d’étude, peut être patrimonialisée. Ce qui nous permet vraiment de jouer notre rôle dans la compréhension et l’évolution de notre territoire.
Nous ne sommes pas forcément dans le spectaculaire, mais nous allons tisser une relation fine avec le public, contribuer à changer son point de vue et à réfléchir par rapport aux sujets d’actualité.











Lucile Guittienne, Directrice du Muséum et du Jardin botanique de Bordeaux,
propos recueillis par Samuel CORDIER, Directeur du Musée zoologique de Strasbourg