Fondé en 2014 à Paris, le LUIT – Laboratoire Urbain d’Interventions Temporaires – est un collectif artistique et de recherche qui travaille l’espace public comme matière première. Inspiré par des méthodes brésiliennes d’intervention urbaine, il mêle théâtre, performance, arts visuels et sciences sociales. Ses projets, ancrés dans des contextes spécifiques, interrogent la participation citoyenne, les dynamiques territoriales et le potentiel fictionnel de la ville.
Parmi ses projets récents, Génération F donne voix aux générations futures à travers un dispositif participatif impliquant des adolescent·es. Zelda Soussan, co-initiatrice du projet, revient sur cette expérience où fiction, écologie et réflexion politique se rencontrent.
Comment est né le projet Génération F ?
Le point de départ du projet repose sur une interrogation : comment représenter les futurs pour une meilleure prise en compte dans les politiques publiques ? Ce projet s’inscrit dans un contexte où la représentation du futur reste largement absente des institutions démocratiques. En France, un Conseil des générations futures avait été instauré sous François Mitterrand avant d’être supprimé par Jacques Chirac[1]. À l’international, des dispositifs existent : au Pays de Galles, par exemple, un commissaire indépendant est chargé d’évaluer l’impact des lois à long terme[2].
Zelda Soussan évoque également une conférence de la juriste environnementale Isabelle Michalet à l’École Urbaine de Lyon. Cette intervention portait sur le droit de la nature et les enjeux de représentation des générations futures dans le champ juridique. Ce croisement entre droit, politique et fiction a nourri une intuition forte : le théâtre, en tant qu’art de la représentation, pouvait contribuer à rendre visible ce qui ne l’est pas encore.
Dans cette dynamique, Zelda a embarqué Léa Dant, directrice artistique de la compagnie Théâtre du Voyage Intérieur, pour co-construire le projet. Toutes deux n’ont pas souhaité projeter leur propre vision du futur, mais plutôt offrir aux adolescent·es un espace de création autonome. L’ambition était claire : laisser les jeunes imaginer le futur à partir de leur propre réalité, de leurs ressentis et de leurs espoirs.
Comment se déroule le projet ?
Le projet Génération F se matérialise sous la forme d’un atelier intensif de cinq jours, organisé pendant les vacances scolaires. Il réunit une dizaine de jeunes, portés par une sensibilité écologique ou un intérêt pour la création artistique. Cette résidence s’inscrit dans un processus de recherche et d’expérimentation mené sur trois ans, au cours duquel un protocole a été progressivement élaboré et ajusté avec les participant·es au fil des résidences.
Le premier jour est consacré à la découverte : découverte des autres, mais aussi du territoire. Les jeunes observent leur environnement proche pour construire un socle commun d’interprétation. Puis vient le temps de la projection : ils et elles imaginent une tribu vivant dans ce même lieu, 200 ans plus tard. Que reste-t-il des bâtiments observés ? Que mangent les habitant·es ? Quelle place est accordée aux jeunes ? Ensemble, ils élaborent un récit cohérent, capable de convaincre un auditoire adulte.
En fin de résidence, une représentation publique en improvisation vient clore le processus. Trois temporalités y discutent : les spectateur·ices d’aujourd’hui (2025), les jeunes qui incarnent le monde de 2225, et deux comédiennes, venues de 3025. Pour faciliter leur immersion, une partie du public est préparée en amont via un atelier, mais reste extérieure au contenu du spectacle, qu’elle découvre en direct.
À la suite du spectacle, une exposition éphémère dévoile les coulisses du processus créatif : esquisses de costumes, cartes du territoire imaginé, fragments de récits. Le public y découvre l’univers que les jeunes ont inventé et façonné tout au long de la semaine.
Le dispositif est porté par une équipe pluridisciplinaire composée, entre autres, des metteuses en scène Léa Dant et Zelda Soussan, du chorégraphe Rodrigo Vilarinho, du costumier Julien Celdran, de la juriste en droit de l’environnement Émilie Chevalier, de la créatrice sonore Julia Suero et de la comédienne Justine Lou Dhouailly. Ensemble, ils et elles créent un espace d’expérimentation où les jeunes peuvent explorer librement leur imaginaire, tout en étant guidés par des regards artistiques et professionnels complémentaires.
Quel impact ce projet a-t-il sur les jeunes ?
L’un des effets les plus marquants du projet est sans doute la force du lien qui se tisse entre les participant·es. En l’espace de quelques jours, un véritable esprit de groupe se forme, porté par l’intensité du travail commun et l’énergie partagée autour d’une création collective. Les jeunes repartent avec une fierté palpable pour le futur qu’ils et elles ont inventé ensemble.
Derrière la fiction, c’est aussi une prise de conscience qui s’opère : en imaginant un monde dans 200 ans, les jeunes s’interrogent sur leur environnement, les rapports sociaux, leur place dans la société, celle de l’enfant en politique ou encore la justice écologique. Ils découvrent qu’un récit peut être un levier politique, qu’inventer le futur, c’est déjà agir dans le présent.
Pour prolonger cette expérience, un livret leur est envoyé quelques semaines après la résidence. Il rassemble les traces de leur travail, les dessins, les récits, les cartes. Un objet de mémoire, mais aussi de projection — pour que l’imaginaire de cette Génération F continue à les accompagner.





Photos de la représentation de Génération F à Nancy ©Génération F
[1] Décret n°93-298 du 8 mars 1993 portant création du Conseil pour les droits des générations futures, Abrogé par Décret n°2003-758 du 30 juillet 2003. Consulter le texte : https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/LEGITEXT000006081337
[2] Ce poste est aujourd’hui occupé par Derek Walker. Plus d’informations : https://futuregenerations.wales/
Zelda Soussan, autrice, metteuse, comédienne et directrice artistique du LUIT
Propos recueillis par Renaud Sorot, chef de projets Animation de réseau à l'Amcsti