À l’automne 2024, le musée des Arts et Métiers présentera une exposition temporaire consacrée à l’empreinte carbone. Pour le musée, il s’agit de s’emparer d’une question contemporaine étroitement liée à son histoire, et d’interroger ses collections à l’aune de cette thématique d’actualité.
Le sujet appelle presque obligatoirement une critique du développement historique de l’industrie ces deux derniers siècles. Les conséquences de ce développement constituent le cœur de la crise écologique globale que nous traversons. Dès lors, quelle posture adopter et quelle place donner aux acteur·rices du monde industriel ? Les considérer comme faisant partie du problème et non de la solution irait doublement à l’encontre de notre identité.
En tant qu’institution scientifique, occulter volontairement un pan de la situation reviendrait à biaiser notre analyse et à offrir une lecture incomplète aux visiteur·ses. D’autre part, en tant que musée d’histoire et d’actualité des techniques, laisser ces dernières figées dans le passé enverrait le message d’un patrimoine fermé, clos et sans lien avec nos sociétés contemporaines. Il apparaît dès lors indispensable d’inclure l’industrie dans cette exposition. Cependant, le musée des Arts et Métiers, qui a porté le nom de « musée national des techniques » pendant une partie du XXe siècle, ne peut proposer aujourd’hui à ses visiteur·ses une vitrine promotionnelle du monde industriel sans interroger la technique et ses implications sociales et environnementales[1]. Pendant plusieurs siècles, l’appropriation des techniques allait sans doute souvent de pair avec des messages de progrès inéluctable, de profit, de puissance, de rendement ou de domination de la nature. Aujourd’hui et peut-être plus que jamais, l’heure est à la lecture critique. Cela est vrai pour tous les projets d’expositions, et pour chacune de nos institutions de culture scientifique, mais la vigilance est ici renforcée par la complexité du sujet et le risque conséquent que l’exposition soit utilisée par les industriels comme une opportunité de s’offrir une respectabilité à coup de greenwashing. Il s’agit donc de construire un mode de collaboration avec le monde industriel nous ouvrant l’accès à leurs objets et leurs ressources techniques, tout en gardant le contrôle sur le discours et la visibilité qui leur est accordée. Nous nous sommes pour cela appuyés sur une méthodologie éprouvée de négociation de prêts et sur une médiation écrite à plusieurs voix.

Notre approche pour les prêts est similaire à celle que nous adoptons d’ordinaire avec les institutions culturelles (musées et établissements patrimoniaux rompus au prêt d’objets à titre gracieux). Nous expliquons le plus clairement possible que nous conservons la maîtrise du propos comme de sa mise en forme : autant au niveau du choix et de la disposition des objets que du discours (écrit, sonore) qui les accompagne. Nos interlocuteur·rices choisissent dès lors d’embrasser – ou non – le parti-pris de l’exposition et la place que leurs objets peuvent y prendre. Nous échangeons sur les contenus et tirons parti des informations qui nous sont fournies, mais le contrôle du discours ne constitue en rien un préalable à la collaboration. Comme pour d’autres projets d’expositions temporaires du musée des Arts et Métiers, nous avons tenté autant que possible de ne pas être mis en contact avec les services de communication et partenariats des industriels, mais avec les équipes de Recherche et Développement (et donc plutôt des profils d’ingénieur·es que de commerciaux·ales), afin d’obtenir plus facilement des objets techniques authentiques que des démonstrateurs de salon par exemple. De plus, pour ne pas tomber dans un technosolutionnisme béat, nous avons sollicité l’avis de spécialistes de l’impact environnemental des techniques et de leurs usages pour apporter une lecture critique des informations fournies par les prêteur·rices.
Nous avons d’ailleurs choisi de faire apparaître ce potentiel décalage entre promesse commerciale et réalité matérielle dans les cartels. Ils comporteront une explication de l’objet, de son fonctionnement ou de la technologie liée ainsi qu’un slogan fictif résumant le concept de l’objet et un indice de potentiel de réduction d’émission. Ce dernier reprendra la forme développée dans le 6e rapport du GIEC avec une entrée pour le coût de mise en œuvre de la solution et une entrée pour le volume potentiel d’émissions concernées[2]. Du slogan à l’image du discours promotionnel, à l’indice évaluant la réalité de cette promesse, chaque cartel offrira ainsi une possibilité pour les visiteur·ses de développer un discours critique sur les objets qui leur sont montrés. Cette approche se concrétise ensuite en fin de parcours avec un dispositif invitant les visiteur·ses à choisir parmi les solutions présentées dans l’exposition celles qu’ils·elles seraient susceptibles d’adopter. La prise en compte des limites et des freins au déploiement de ces solutions fait donc pleinement partie du projet de l’exposition, de son développement à sa forme finale. Nous espérons aussi par cette approche nous distinguer d’une publi-exposition[3] et offrir aux visiteur·ses une lecture à la fois critique et originale d’objets techniques, anciens comme contemporains. La démarche comporte aussi une dimension citoyenne : faire en sorte que le public saisisse la complexité des enjeux, solutions et intérêts en présence. Ainsi, avec ce projet comme avec d’autres, nous tentons de remplir notre rôle de musée scientifique et technique : présenter des objets issus de la recherche institutionnelle ou du monde industriel, et les replacer dans un contexte permettant d’en comprendre l’intérêt comme les enjeux qu’ils soulèvent.
Anaïs RAYNAUD, Cheffe de projets expositions (musée des Arts et Métiers), et Bertrand COUSIN, Chef du département des expositions et manifestations culturelles (musée des Arts et Métiers)
[1] Citons par exemple « Rétrospective. L’Automobile, son histoire et sa technique », exposition organisée en 1947 sous l’égide de la Société des ingénieurs de l’automobile (SIA) et qui faisait la promotion des acteurs industriels français de ce secteur.
[2] Climate Change 2022 : Mitigation of Climate Change, 6ème rapport du GIEC, 2022, p. 38.
[3] Voir l’article de Bernard Hasquenoph sur l’émergence des publi-expositions, publié le 17 novembre 2013 : http://www.louvrepourtous.fr/Louis-Vuitton-aux-Arts-decoratifs,633.html (consulté pour la dernière fois le 2 avril 2024).