Je m’appelle Ludovic, ce prénom a pour origine un autre Ludovic, le fils de la célèbre chanteuse française Sheila dont mon père était fan. Mon nom de famille est Maggioni, sa provenance est incertaine et pour mieux connaître ses origines, je devrais mener des recherches. Il invisibilise le nom de ma mère qui est Blanc. Mon nom binomial ou scientifique complet est Homo sapiens (genre et espèce) Linnaeus (le descripteur), 1758 (l’année de description). Nous avons toutes et tous ce 2ème nom. Je suis de sexe masculin, je suis -il- et ma couleur de peau est claire.
Cette introduction, qui peut être facilement reproduite par vous qui êtes en train de lire cet article, montre de manière très simple qu’à diverses échelles, les noms sont porteurs de sens, de pouvoirs, de petites et de grandes histoires. Cette notion n’est pas nouvelle. Dans les leçons sur la volonté du savoir (1970-1971), Michel Foucault écrit : « Le pouvoir, c'est essentiellement ce qui ordonne et ce qui nomme ». Dans ce texte, il explique que nommer une chose ou une personne, c'est l'inscrire dans un cadre de savoir et donc d'autorité. Cela rejoint son idée que le pouvoir ne se limite pas à la force brute, mais passe aussi par le langage, les classifications et le discours.
Dans cette perspective, l’exposition Nommer les natures, histoire naturelle et héritage colonial propose une réflexion en lien avec les collections extra-européennes possédées par le muséum d’histoire naturelle de la ville de Neuchâtel et les noms associés aux spécimens. Comment ces noms sont-ils toujours un vecteur de transmission de valeurs de la période coloniale ? En quoi cette exposition propose une vision alternative du monde ? Et enfin, pour la culture scientifique et technique, quelle importance ce type de réflexion a-t-elle aujourd’hui ?
Période coloniale et Muséum d’histoire naturelle, quels liens ?
Ces dernières décennies, les musées d’ethnographie, d’art, d’histoire ont mis en avant cette thématique, et elle devient aujourd’hui une évidence. Pour les musées d’histoire naturelle européens, ce sujet est plus émergent. Les Anglais et Allemands sont en avance, comme nous avons pu l’entendre lors du colloque Decolonizing natural histories – Critical and practical perspectives in museum contexts organisée en collaboration avec ETH Zürich D-GESS et l’OCIM1 en mars 2023, une rencontre préparatoire à l’exposition Nommer les natures. Les discussions riches ont permis de nourrir en partie ses contenus et de penser sa réalisation au regard des expériences présentées.
L’exposition à Neuchâtel s’appuie sur le travail de l’historien Tomas Bartoletti et de la curatrice Denise Bertchi. S’inscrivant dans le projet Agora soutenu par le Fonds national suisse, elle a été réalisée en collaboration avec l’équipe du Muséum et le Centre d’art contemporain de Neuchâtel. L’objectif est de montrer comment à partir d’une collection d’histoire naturelle, il est possible de mettre en évidence les relations entre la Suisse et le Pérou au 19ème siècle et de porter un regard critique sur le rôle des scientifiques au cœur de la mondialisation.
Pour entrer dans le vif du sujet et de manière factuelle, nous pouvons dire que le Muséum d’histoire naturelle a missionné au Pérou un naturaliste Johannes Jacob von Tschudi (1818-1889) pour enrichir ses collections au 19ème siècle durant la période coloniale. Il a ainsi rapporté 1 355 spécimens à Neuchâtel : mammifères, oiseaux, insectes, amphibiens, poissons et mollusques, à une période où la législation sur l’exportation du patrimoine naturel n’était pas claire. Avec cette exposition, le Muséum reconnait publiquement sa responsabilité, interroge son implication et propose de la révéler et la discuter par le prisme des noms des spécimens collectés.
Mise en scène de collections coloniales
Les expositions "dé-coloniales" ou publicisant la période coloniale proposent des manières de donner à voir ce qui dérange. Dans la rue, le déboulonnage des statues est une réponse qui ne laisse pas de traces et qui peut interroger ; dans les musées, des voiles transparents fleurissent sur les collections problématiques et des artistes sont conviés pour porter des regards critiques.
À Neuchâtel, pour la première fois dans l’histoire des expositions du Muséum, à l’entrée, en introduction, un texte d’avertissement est proposé aux publics. Il exprime d’une part la naissance du projet mais également un choix scénographique radical : celui de cacher derrière des rideaux opaques les spécimens dont la provenance est incertaine.
Au-delà de ce geste, les cartels des spécimens sont documentés avec un intérêt particulier sur les noms communs et le nom binomial des spécimens, à l’image du cochon d’inde. Un animal originaire du Pérou qui ne ressemble pas à un cochon et surtout ne vient pas d’Inde. Bref un nom commun absurde.
Nom commun :
Cuy (Español, Wikispecies, 2024)
Cochon d’Inde (Français, Wikispecies, 2024)
Guinea pig (English, Wikispecies, 2024)
Meerschweinchen (Deutsch, Wikispecies, 2024)
Nom scientifique du spécimen/ Scientific name
Cavia porcellus (Linnaeus, 1758)
Des noms qui en disent long
Au 19ème siècle, les noms communs et scientifiques soulignent la pauvreté de liens entre les naturalistes et les populations autochtones. La plupart du temps, ils sont donnés en hommage à des personnes. Ainsi, par exemple, l’otarie à crinière décrite par Tschudi en 1845 porte le nom binomial : Otaria ulloæ Tschudi, 1845. Il l’a nommé en l’honneur de l’espagnol Antonio de Ulloa (1716 - 1795), un général, explorateur, astronome, administrateur des colonies et également premier gouverneur espagnol de Louisiane. Antonio de Ulloa fut aussi le directeur des mines de mercure à Huancavelica (Pérou). Aujourd’hui, cela questionne. Dans un autre cas plus récent, c’est un coléoptère qui a un nom en hommage à Hitler : Anophthalmus hitleri Scheibel, 1937. Comble de l’horreur, cet insecte est en voie de disparition car les collectionneurs se l’arrachent.
Ces exemples de noms ne sont pas de simples désignations : ils témoignent à la fois de l’ancrage culturel du patrimoine naturel et des dynamiques de pouvoir profondément inégalitaires entre les pays européens et le reste du monde au 19ème siècle et parfois encore aujourd’hui. Derrière chaque nom, chaque étiquette, se cache une histoire potentielle de domination, d’appropriation et de récit unilatéral, souvent dicté par les puissances coloniales. Cette manière de nommer et de classer le monde reflète une vision occidentale qui a longtemps invisibilisé d'autres savoirs, d'autres manières d’habiter et de comprendre ce que nous européens nommons communément « nature ».
Nommer autrement
En 2020, une équipe de recherche suisse a procédé différemment lors de la description d’une espèce d'amibe à thèque redécouverte en Nouvelle-Zélande. Constatant que le nom attribué à l'origine à cet organisme n'était plus valide, ils ont cherché à lui donner un nouveau nom binomial. Conformément à l'idée moderne que les noms latins doivent non seulement être basés sur des noms indigènes lorsque cela est possible, mais aussi qu’ils doivent être choisis en collaboration avec les communautés autochtones, les auteurs ont travaillé en partenariat avec la Commission de la langue Māori pour le sélectionner. Le nouveau nom d'espèce : Apodera angatakere Mitchell, Blandenier et Duckert, 2021, est la forme latinisée des mots maoris signifiant « avec une coquille carénée », en référence au test caréné, ou coquille, qui enveloppe ce minuscule organisme. Une piste pour aujourd’hui et demain ?
Récits d’aujourd’hui
Pour le Muséum, adopter cette lecture critique, c’est accepter de revoir les grilles de lecture portées sur les collections d’histoire naturelle. Cela permet de comprendre que nos représentations du monde sont construites dans des contextes socio-historiques précis. Les sciences, loin d’être neutres ou objectives, sont empreintes d’enjeux politiques, économiques. Le savoir n’est jamais produit dans le vide : il est situé.
Dans ce contexte, les musées jouent un rôle crucial. Ils sont plus que des lieux de conservation, ils ont le pouvoir de rendre visibles des histoires multiples, complexes, parfois contradictoires, et de faire émerger des voix restées en marge. Dans le cas de Nommer les natures, il s’agit de construire des récits d’un nouveau genre, où le naturaliste n’est plus la seule figure héroïque. D’autres acteurs doivent être mis en lumière : les peuples autochtones, les témoins silencieux de ces expéditions. Ces narrations ne visent pas à effacer l’histoire, mais à l’enrichir, à la rendre plus juste, plus complète.
Aujourd’hui, la médiation des sciences ne peut se limiter à transmettre des savoirs établis. Elle doit également interroger leurs conditions de production, leurs angles morts, et les rapports de pouvoir qu’ils véhiculent. C’est en ce sens que l’exposition Nommer les natures s’inscrit dans une dynamique plus large : celle d’un questionnement éthique et "dé-colonial" des institutions patrimoniales.
Mais comment rendre accessibles des récits qui s’éloignent des cadres de pensée dominants ? Comment maintenir une exigence de rigueur tout en laissant place à d’autres formes narratives ? Et de manière plus générale, comment accompagner les publics dans cette pluralité sans les désorienter, sans simplifier à l’excès, sans être taxé de woke ?
Ces interrogations témoignent des tensions à l’œuvre dans les pratiques actuelles, prises entre volonté d’ouverture, impératifs de lisibilité et exigences éthiques. Dans un contexte en mutation rapide, le musée, le centre de sciences, les acteurs de la culture scientifique au sens large peuvent jouer un rôle structurant. En assumant cette complexité, en expérimentant de nouvelles formes de narration, ils jouent leur rôle d’espaces de réflexion critique, de lieu de mise en débat, et de levier pour imaginer collectivement un présent désirable et des territoires communs.
Ludovic Maggioni, directeur du Muséum d'histoire naturelle de Neuchâtel