Interview de Jean-Luc Parrain, Catherine Rétoré et Solène Merer
En région Provence-Alpes-Côte d’Azur, 75 des 900 entreprises du territoire participent à la Fête de la science. Il y a 10 ans, le label Innovascience donné aux industriels impliqués dans l’événement en région a mobilisé de nombreux·euse acteur·rices du territoire. Le comité « Fête de la science», constitué du comité État-Région pour la CSTI1 , de l’association des Petits débrouillards Provence-Alpes-Côte d’Azur et des organismes de l’enseignement supérieur et de la recherche, se porte garant du dialogue scientifique et non commercial entre structures industrielles et publiques.
Pourquoi et comment les industriels sont invités à participer à la Fête de la science ?
Jean-Luc Parrain Les mondes scientifiques et industriels ne sont pas si séparés que ce que l’on croit. C’est cette continuité entre connaissances, recherche et production que l’on veut faire valoir. Il faut montrer comment la science infuse dans la société pour créer de l’innovation et de la richesse. Le territoire est riche de nombreuses entreprises : des grands groupes comme Sanofi, Airbus Hélicoptère, aux petites start-up incubées et issues des travaux des chercheur·ses académiques, en passant par des entreprises locales comme les calissons du Roy René qui restent ancrées dans la tradition mais avec une ferme volonté d’innovation. C’est cette diversité que nous voulons mettre en avant. Quand les employé·es de l’entreprise Sanofi implantée à Sisteron participent par exemple au village des sciences de Manosque, ils·elles ne viennent pas présenter la dernière spécialité du groupe mais sont bien à nos côtés pour expliquer la réaction chimique dans toute sa complexité …
Solène Merer Le label Innovascience est né en 2013, année où Marseille est devenue Capitale européenne de la culture. Le dialogue entre industriels et acteur·rices scientifiques a été pensé en trinôme avec des artistes et parfois au cœur même des entreprises. C’est ce qu’on a appelé les « voyages insolites » où le public était invité à se déplacer (mini safaris ou encore des visites accompagnées de plusieurs acteur·rices sur des terrains de recherche). Par l’art, les discours étaient nuancés et vivants. Certain·es artistes ont pu dire des choses que les représentant·es de l’industrie eux-mêmes ne pouvaient pas.
Que gagne une entreprise à rencontrer des publics si elle ne peut pas directement promouvoir son objet ?
J-L.P. Tout dépend du type d’entreprise. Certaines ont un intérêt à rencontrer des publics variés pour recruter. D’autres veulent montrer qu’elles peuvent développer de nouvelles techniques qui viennent enrichir les savoirs. D’ailleurs, de nombreuses entreprises qui interviennent sont souvent déjà très connectées avec des laboratoires de recherche. Sur des technopôles, c’est un moyen de dialoguer avec les citoyen·nes sur son territoire local avec des cas d’usage de la vie quotidienne. Quand les ingénieur·es d’Orange viennent expliquer sur les villages des sciences de la Seyne-sur-Mer comment fonctionnent une fibre optique, comment on l’instrumente et quelles sont les contraintes d’un déploiement sous-marin, ce n’est pas la promotion de la marque mais bien la ferme volonté de faire comprendre la fabrique des connaissances métier établies sur la base d’un corpus scientifique et technique. D’après nos retours, les acteur·rices industriel·les de la médiation, qui sont là à l’occasion, trouvent aussi l’exercice et le dialogue très gratifiants. Évidement certaines sociétés sont aussi très fières de montrer leur meilleures innovations …
S.M. Tout dépend aussi de la personne qui parle au public. Ce ne sont pas les dirigeant·es, ni forcément les communicant·es des entreprises, mais souvent les technicien·nes, ingénieur·es ou chercheur·ses. Et d’année en année, ils·elles travaillent leur médiation pour être davantage accessibles en s’inspirant des autres stands ! C’est particulièrement vrai pour l’accueil des scolaires sur les villages des sciences. Avec la société d’accélération de transferts de technologie SATT Sud-Est (qui valorise les actifs des acteur·rices académiques de notre région), nous avons essayé de proposer au public des produits au stade du prototypage. Citons en exemple d’échanges fructueux entre innovation et public le cas d’un mélangeur industriel de bactéries. Un peintre industriel y a vu un intérêt et une source d’inspiration pour son usage professionnel. C’est donc parfois aussi un retour utile pour l’entreprise dans des aspects qui ne sont pas anticipés.
Y a-t-il des dérives et quel rôle de régulation joue le comité de labellisation ?
J-L.P. Bien sûr les dérives sont toujours possibles mais in fine relativement rares. Nous faisons aussi confiance aux coordinations départementales qui connaissent particulièrement bien tous les acteur·rices et nous sommes vigilant·es en essayant d’anticiper les dérives le plus en amont possible. Mais ce n’est pas toujours facile à identifier. Pour ne citer qu’un exemple qui, en aucun cas, n'a une valeur générale. Une année, une municipalité a souhaité organiser un village des sciences sur un site pollué en reconversion. Si l’idée semblait séduisante, nous avons compris après coup qu’il y avait des enjeux électoraux qui compromettaient une forme de neutralité dans des conflits autour d’enjeux environnementaux qui auraient dû être traités avec un esprit critique assumé. Le comité « Fête de la science » veille à ce que tout se déroule au mieux et prépare rigoureusement la programmation en amont avec les acteur·rices.
S.M. On vérifie particulièrement si tous les critères sont respectés. Les coordinations locales sont présentes les jours de l’événement comme garantie du bon déroulement. On n’a pas de grilles d’observation stricte mais ce serait peut-être une stratégie à développer.
Quelle est la place des industries dans les stratégies à venir pour la CSTI du territoire ?
Catherine Rétoré Aujourd’hui, ça n’est pas un axe à part entière du schéma directeur régional pour la CSTI qui court jusqu’en 2028. Il s’agit surtout de considérer les industriels comme un public et de les accompagner dans leurs transitions (énergétiques, sociales…). Maintenant que les partenariats sont installés, c’est un bon moyen d’embarquer les industriels sur de nouveaux terrains de médiation scientifique, en lien avec le réseau régional Culture Science Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur.
S.M. La Fête de la science est un événement éphémère et permet de créer des premiers échanges entre industriels et publics. Nous souhaitons développer d’autres dispositifs de dialogue sur un temps long.
J-L.P 10 ans après le label Innovascience, de nombreuses synergies se sont enclenchées et nous soutiendrons cette même dynamique pour les années
à venir.
Jean-Luc PARRAIN, Délégué régional académique à la recherche et à l’innovation en Provence Alpes-Côtes d’Azur, Catherine RETORE, Chargée de mission CSTI (Conseil régional Sud Provence Alpes-Côtes d’Azur), et Solène MERER, Directrice (Petits débrouillards Provence-Alpes-Côte d’Azur) et coordinatrice régionale de la Fête de la science. Propos recueillis par Hannah ROBIN, Chargée de médiation scientifique et de la coordination de la cellule CST (Aix-Marseille université)