Depuis qu’il est arrivé au pouvoir, le Président Donald Trump a adopté une série de mesures ciblant les agences publiques de recherche américaines qui semblent traduire un manque de confiance des politiques à l’égard de la science et une volonté d’affaiblir le monde universitaire. Quelles conséquences ces mesures pourraient-elles avoir sur la dynamique de la recherche dans le monde ? Plus généralement, cette attitude est-elle une foucade d’un président imprévisible ou l’illustration d’une défiance croissante envers la science ?
Une enquête internationale sur l’opinion des citoyens vis-à-vis de la science et des chercheurs, réalisée en 2023, révèle que, parmi 68 pays, la France est en 51ème position pour l’indice de confiance du public dans les scientifiques . Or, une confiance réciproque entre les scientifiques (résumée ici par « la science ») et les autres acteurs de la société apparaît fondamentale pour que la science contribue à relever les défis sociétaux, à mieux comprendre le monde et préparer l’avenir. Pourquoi observe-t-on cette situation en France ? Comment pourrait-elle évoluer ?
Entre 2020 et 2022, le réseau PROSPER (réseau des prospectivistes des organismes de la recherche publique française) a travaillé pour savoir quels pourraient être, en France, les futurs de la confiance entre la société et la science à l’horizon 2040. À cette fin, un groupe d’une trentaine de personnes issues d’institutions de recherche, d’universités, d’agences d’expertise, de ministères et d’associations, a identifié les grandes tendances de l’évolution des relations entre la société et la science au cours des 40 dernières années afin de dessiner des avenirs possibles de ces relations en 2040. Six scénarios contrastés ont été construits. Ils ont permis de mettre en évidence des leviers à actionner dès aujourd’hui pour faire évoluer la situation actuelle vers les scénarios souhaitables ou éviter les scénarios indésirables. Un rapport et une synthèse ont été publiés . Trois ans plus tard, l’analyse est toujours d’actualité et les évènements récents permettent d’affiner la sélection des leviers à mobiliser pour améliorer la confiance entre la société et la science.
La confiance : rencontre entre les attentes et les engagements de la société et de la science
Le mot confiance, comme les mots croyance et crédibilité, vient des verbes latins fidere et credere, qui relient le geste de donner à celui de recevoir. Confidere, d’où vient le mot confiance, est la convergence de deux promesses qui produisent de la confiance. La confiance parie sur les attentes de comportement de l’autre, structure donc toutes nos relations. La confiance entre la société et la science est le résultat des relations de réciprocité entre des personnes ou des collectifs de personnes, dénommés acteurs, scientifiques et non scientifiques (fig. 1). Plusieurs types de variables influencent ces relations : géopolitiques et politiques, économiques et environnementales (variables dites externes) et des acteurs avec leurs valeurs, leurs pratiques, leur production et leurs relations (variables dites internes). Le développement exponentiel des informations et leur rapidité de circulation rend encore plus volatil et vulnérable le concept de confiance. Bien comprendre les mécanismes de création et de perte de confiance s’impose.

Fig. 1 : Le système des interactions entre société et science sur les enjeux de confiance
Six scénarios sur les avenirs de la confiance entre la société et la science
Six scénarios ont été construits en combinant entre elles des hypothèses pour chacune des variables. Ils permettent de réfléchir aux marges de manœuvre à activer dans le présent. Ils peuvent aussi être considérés comme des phases avec des passages possibles de l’une à l’autre. Ce sont :
- Confiance pragmatique mais limitée entre science et société sous dépendance des géants du numérique
- Société méfiante, déboussolée par la dispersion des discours scientifiques
- Confiance réciproque entre société et science fondée sur une collaboration fructueuse au service des communs
- Société méfiante vis-à-vis d’une science inféodée au politique
- Dialogue confiant à l’échelle régionale mais ouverture à la pluralité de valeurs d’un monde multipolaire
- Déclin de la confiance dans un monde éclaté.
En 2022, le groupe de travail estimait que les scénarios 1 et 2 étaient les plus probables. En 2025, il doit retenir aussi le scénario 6, qui est le plus désastreux. Que faire désormais pour infléchir cette tendance ?
Des leviers pour améliorer la confiance entre la société et la science
Les scénarios soulignent la diversité des attentes de tous les acteurs, et également celle des engagements. Pour renforcer la confiance, il faut que les engagements de la science (dans toutes ses dimensions) répondent aux attentes de la société (dans sa diversité) et réciproquement (voir fig. 2), et que chacun ait sa place et reste à sa place.
Les scientifiques de tous secteurs devraient donc considérer les autres citoyens comme des collaborateurs potentiels, porteurs de regards complémentaires sur leurs travaux. Ensemble, ils devraient définir les priorités de recherche – ce qui exige du temps car les besoins sont nombreux et parfois contradictoires -, puis co-produire des connaissances et de la valeur (économique ou pas) au bénéfice de tous. Il faudrait multiplier et rendre plus visibles les dispositifs de rencontres et de travail en commun des scientifiques et de la société tels que la collecte de données par des volontaires (crowdsourcing), les tiers-lieux, les Hackathons et autres dispositifs mobilisateurs, les conventions citoyennes. Démocratiser ces pratiques dans tous les domaines et territoires exige un accompagnement particulier et des approches transdisciplinaires.
Recommandations d’engagements pour la société
Les attentes prioritaires de la science sont la capacité et la liberté́ de créer des connaissances, de mener des recherches disruptives et d’innover, notamment en activant des partenariats multiformes, et de voir l’engagement pérenne des politiques et des citoyens. La société, pour répondre aux attentes de la science, devrait :
- Promouvoir la formation à l’esprit scientifique et au débat, et valoriser les métiers de la recherche. Il serait utile de pratiquer l’expérimentation et de développer l’esprit critique dès le plus jeune âge, et de renforcer la participation citoyenne à des débats et controverses scientifiques dans un esprit ouvert et constructif. Par ailleurs, avoir davantage de scientifiques parmi les politiques aiderait à ce que les rapports entre science et politique soient plus confiants et moins utilitaristes.
- Inventer des modes de gouvernance et de financement de la recherche plus équilibrés. L’Europe doit urgemment investir dans la souveraineté́ numérique et informationnelle pour être moins inféodée aux géants du numérique ou de l’édition scientifique. La France pourrait stimuler à l’échelle européenne des débats sur les politiques publiques de recherche et d’innovation.
Recommandations d’engagements pour la science
Les attentes prioritaires de la société́ sont de savoir que les connaissances sont développées avec rigueur, éthique et sens de la responsabilité́ ; d’être impliquée dans la construction des choix de société ; de voir le pluralisme des savoirs et la diversité́ des cultures reconnus par la science ; d’avoir des preuves incontestables de l’utilité́ de la science pour la société́, et de voir diminuer les risques des enjeux planétaires. Pour y répondre, la science devrait :
- Pratiquer des approches inter- et transdisciplinaires, la prospective et l’éthique pour réconcilier l’urgence et le temps long et développer des résultats de court terme comme des jalons d’un projet plus global et partagé par tous les acteurs. La science doit penser à la projection sur le temps long de sa responsabilité, comme au principe de précaution.
- Développer et professionnaliser la médiation scientifique au sein des institutions, pour lutter contre la désinformation, créer des ponts entre scientifiques et non-scientifiques, rendre compréhensibles les débats scientifiques et acceptables les marges d’incertitude des résultats.
- Renforcer les recherches sur les outils et méthodes d’influence pour se défendre des Etats et/ou des entreprises qui pratiquent des campagnes de désinformation ou critiquent les scientifiques lorsque leurs travaux s’opposent à leurs intérêts. Les chercheurs doivent développer des stratégies d’influence basées sur les faits scientifiques et se former pour cela.
- Valoriser le journalisme scientifique et l’engagement des chercheurs dans la cité. Les écoles de journalisme pourraient former davantage de journalistes scientifiques, et les institutions universitaires et de recherche devraient susciter des vocations de journalistes scientifiques. Des passerelles entre les formations seraient utiles. Par ailleurs, les engagements politiques, associatifs et participatifs des scientifiques devraient être pris en en compte dans leur évaluation annuelle.
- Chercher à̀ s’approcher de la « vérité́ » et prendre en compte la diversité́ des savoirs, des cultures et des expressions locales ou régionales. Les chercheurs s’attachent à l’exactitude des faits, à la justesse des normes, et à l’authenticité́ expressive des propos. Leurs travaux devraient être systématiquement évalués par des pairs et débattus.

Fig. 2 : La confiance : une rencontre des attentes et des engagements de la société et de la science
Construire une relation de confiance pérenne
L’évolution la plus fructueuse vers la confiance serait que les acteurs de la science et de la société se rapprochent assez pour pouvoir définir ensemble les priorités de la recherche. Cela conduirait à une démocratisation de la science, élément fondamental de la démocratie tout court. Pour ce faire, il faudrait développer la curiosité scientifique des enfants et les inciter à se former. Les acteurs de la société devraient davantage participer à l’orientation des recherches ainsi qu’à leurs dispositifs. Les chercheurs ont besoin de prendre conscience du rôle essentiel qu’ils ont à jouer avec leurs institutions et s’engager à relever les défis planétaires qui se précisent avec des pratiques exemplaires et un sens des responsabilités.
Dans un monde d’obésité informationnelle et de désinformation, il est vital pour la science de continuer à proposer le moins subjectif des langages, celui basé sur des faits observés et vérifiables, et d’en accroître la résonance avec une éthique universelle. Pour jouer pleinement ce rôle d’ancrage dans la réalité, y compris celle de l’humain, le monde de la science doit cultiver et entretenir avec soin la confiance avec la société, dont il reste une composante visible et essentielle.
Marie de Lattre-Gasquet, CIRAD, UMR ART-DEV, (Univ Montpellier, CIRAD, CNRS, Université Montpellier 3, Université Perpignan Via Domitia) et membre de l’Académie d’Agriculture de France,
Emmanuelle Jannès-Ober, Directrice adjointe - Direction pour la science ouverte à INRAE,
Denis Lacroix, consultant en sciences marines et prospective ; ancien délégué à la prospective de l'Ifremer